Seule

La peur
est une fleur de solitude
qui se flétrit quand la subjugue
l’eau de l’abondance.

Ô, telle est la loi sur Terre
et même la peur y croît – exponentielle.

Fragile, elle courbe l’échine
et le long de sa tige monte
un long cri, inaudible
jusqu’à son cœur
qui est sa tête
sensuelle
couronnée
de pétales
en rien protégée
des injures du vent
des coups de grêlons
– découdre le sort au fil
du temps auquel elle n’offre
que soie de patience végétale.

Personne ne prête l’oreille quand hurlent les violettes.
Seul leur parfum manifeste la délicatesse d’une présence.

Petite plante, esseulée, se croyait livrée au néant,
privée d’abri, coupée de ses liens de complicité,
méjugée du monde. Pourtant, même une violette,
prenant motte, peut resplendir sans pareil !

L’avez-vous déjà vue portée dignement par la paume de la terre ?

L’avez-vous vue, petit fétu coloré, dans l’œil de lumière de la vie ?

Pas l’orbe d’un doute, sous l’apparent effeuillage que la solitude oblige,
au bord des rapides qui tranchent la fluidité du groupe,
toute création émanant de ce rien qui nous entoure
est un plein de présence qui ne prend sens
qu’à partir de sa propre essence.

.
Carmen P.
illustration : Sandra Bierman

Chez nous, l’espace d’une maison…

L’important n’est pas la maison où nous vivons. Mais où, chez nous, la maison vit…
(Mia Couto)

« J’habite une maison, à moins que ce ne soit un rêve.
Se peut-il que j’habite ce rêve, de toute éternité…
… mon être se réduirait en un désir de racine se rêvant chair, une soif d’eau s’imaginant pierre, souffrant de gestation jusqu’à épuisement d’imagination ?
Y a-t-il en moi, un lieu, capable de créer la sécurité.
Un lieu assez vaste pour que s’en « sous viennent » ceux que j’aime ? »
Ainsi la femme interroge l’espace face au mur qu’elle ne voit pas.
Effacée la maison où elle se laissait mourir, elle doit repenser un semblant de vie dans la lenteur de cette croisière imposée en établissement d’hébergement.
Tout appelle nuages dans un ciel qui ne peut concevoir le bleu.
Et les nuages s’effilochent en éternité d’instants.
Finalement, les hommes sont aussi de lents naufrages alors qu’ils se croient insubmersibles.
Elle en est la preuve. Mais elle n’a pas dit son dernier mot. Et tant que souffle le permet, les mots peuvent disperser, encore, quelques gros nuages.

Rétablir le calme en soi !

« le lac reflète un paysage
que j’élève à hauteur de cœur »

Comme la surface du lac, sans perdre une goutte de sérénité, peut s’élever jusqu’au coeur, (nous pourrions même la porter plus haut, jusqu’à notre bouche, et nous en désaltérer), la maison qui abrite les nôtres dans l’espace du coeur effectue parfois une migration vers notre esprit. Là, l’édifice d’amour menace de se fissurer…. laissons toutes ces pensées descendre jusqu’au bord de nos lèvres et buvons leur amertume avant qu’elle ne s’échappe en mots et qu’elle inonde les rues désertes des souvenirs où attend toujours un enfant étonné de son propre égarement.

Laissons à l’enfant le soin de porter, avec grâce, un canari d’eau filtrée par amour, sur la tête. Il en abreuvera la descendance.

.
Carmen P.
(illustration de Lev Kaplan)

L’art de la chute

la chute est l’épreuve du corps
la chute est la preuve du corps
la chute nous abreuve encore
d’appréhension, de crispations,
d’évitements, elle nous saoule
de lamentations intarissables

le défi ou l’enfance de l’art
serait de se relever en riant
et de se prendre au jeu
en chutant

pourquoi ne pourrions-nous pas
nous réjouir de chaque rebond
nous accepter ange sans ailes
et sur la terre, bras grand ouverts,
retomber en équilibre naturel
la confiance en appui sur le souffle
universel et nos âmes d’argile
accordées au vol éphémère

.
Carmen P.
sur un court métrage de Yohann Grignou
(pour ceux qui voudraient voir le court métrage il suffit de rechercher Headway de Yohann Grignou sur YouTube)

ce qu’il reste de neige…

« Tempête de Neige » exposé en 1842 de J.W. Turner
Snow Storm – Steam-Boat off a Harbour’s Mouth making Signals in Shallow Water, and going by the Lead

Dans la nuit, les grèves falunes
me soufflent des mots
épanouis au large
avec la brume
pour égérie
– des fleurs
– d’écume
qu’un rai de lune
accueille en rêve
avant que ne meure
le poème soumis aux heurts
des flots que les récifs des jours
amènent

.
Carmen P.

Les mots de l’air

Les pensées jouent insulaires
ainsi que le bleu de novembre
elles ponctuent les continents
nuageux qui dérivent en ciel
et d’île en île je transperce
en contre-haut les mots de l’air

ils retombent en lambeaux

et je les trie !

Le mot « silence » est trop bruyant.
« Rien » est trop abstrait.
« Tout » est son contraire.
Ne reste que la vague de l’impression sur laquelle surfe l’humanité… mais l’impression est trompeuse. Alors, couler ?
Tôt ou tard, il faudra bien consentir à la plongée, sans certitude de fond, sans l’espoir fou de ramener un quelconque trésor de cette descente dans les abysses. Abandonner jusqu’au mirage d’un mot qui n’a de précieux que l’apparence et qui sonne creux parce qu’ aucun regard ne le polit (il n’y a pas assez de nature dans un regard pour rendre à la beauté ce qui lui est confié)
Nous vivons dans un monde d’interdictions et de contradictions. Un monde de retenue ou de chaos qui tantôt nous lie, tantôt nous bringuebale. Ne nous précipitons pas à jeter la faute sur l’extérieur, notre monde intérieur est responsable de ces perturbations. Ces évènements que nous pensons subir, en toute innocence, ne sont pas épreuves extérieures dont nous pouvons nous désolidariser, ils ne s’amélioreront que par la conscience, intérieure.
Monde d’équilibre à réinventer à chaque pas, où toute théorie d’un jour est rejetée, le lendemain, par une théorie contraire, où tout jugement est forcément erroné, où il est souhaitable d’exercer sa pensée sans toutefois s’installer dans l’autosatisfaction devant l’illusion de notre propre clarté.
L’émotion est le socle sur lequel s’appuie la vie, oublieuse de l’instinct, mais ce socle est de sable et l’assaut répété des vagues conduit à son inévitable nivellement… Quand la nature aura accompli son oeuvre finale et qu’aucun objectif n’aura gardé la mémoire, cette non-existence s’ouvrira à la sensorialité de l’instant, mais y aura-t-il encore quelqu’un pour l’éprouver et accepter, enfin, de s’y perdre…. pour renaître à l’instant suivant ?

.
Carmen P.
Image : Martin Johnson Heade, Sunlight and Shadow.

L’oiseleuse

.
Un jour, femme secoue son tablier
.
Elle se libère, l’oiseleuse !
et ces miettes que la musique disperse
deviennent manne pour tous les piafs
qu’elle avait tant de fois contournés
dans les replis de ses pensées jupées
.
Ils s’ébruitent en cotillons ailés
et l’univers les duplique à l’infini
ces mots bleus qui l’ensorcellent !

.
C. P.
illustration : Andrey Remnev

Du sens poétique de la marche…

1

En début de promenade, elle aimait sentir la résonance du chemin sous ses talons. La voix du sol, disait-elle, lui renvoyait l’écho de ses tensions.
Là, au coeur de la nature, elle adressait au ciel une volée de bois vert, et c’est la terre qui lui donnait la réplique, pas à pas, jusqu’à ce que les intonations deviennent de plus en plus feutrées, jusqu’à ce que le rythme de la marche et l’écho de la terre se confondent dans un même ruissellement de temps.

.
Carmen P.
photo : Boris Pasmonkov

*

2

du sol
la vibration
lance l’impulsion
le long de l’arbre
vertébral
elle se propage
jusqu’à la note
de tête
puis se libère
aérienne
comme un sans souci
bohème
au bout d’un fil à plume
– le tuteur impossible
qui la brimbale –

la vie suppose
des équilibres
qui défient
le tassement
naturel
elle installe
notre statique
au son d’un rythme
intimiste

cette onde porteuse
est un mécanisme
qui au lieu de tourner
nous élongue d’une prouesse
nous maintient comme un cairn
– malgré le vacillement –
nous accorde au flux
que notre propre souffle
alimente comme phloème

.
Carmen P.
illustration : Lucia Griffo

Melting-pot

*

Réalité

accepter de regarder
ce qui ne peut être
qu’un rêve en pyjama
travesti au goût du jour

*

Peu importe la route
la ligne continue
nous tire vers l’infini

*

Les volets n’étaient pas fermés
et la maison, au portillon
toujours ouvert, paraissait
accueillante
en ce soir d’Halloween….
L’enfant arrivé en dernier
n’a eu que du chocolat
Il espérait le goût fruité sucré !
Il aurait dû venir plus tôt
avant que ne tombent
les dernières mirabelles
et que ne se dessèchent
les framboises tardives !
Fructose ou acidulé ?
Ni l’un, ni l’autre pour le petit diable
qui est reparti avec une tête de circonstance.
Les chats, perturbés, détalaient devant lui
dans l’obscurité qui leur est familière…

*

Est-ce toi, poétesse, qui épies le passage des vers ? Ne serait-ce pas plutôt les mots qui, te voyant exsangue au creux d’un songe, viennent combler de leur couleur, de leur matière, la pâle heure en manque de poésie ?

*

concevoir
qu’on se voit
incomparables souhaits
un oui grandit
en terre qu’on vit « able »
et tout s’amoure – ailleurs !

.
Carmen P.
illustration : Nicoletta Tomas Caravia

Deux mots

Prenons deux mots, « croisée » et « fleurs ». Ces deux mots, pris isolément, ne sont pas beaux. Ils peuvent cependant le devenir, du fait de leur association. Allant par deux, .Ils se dynamisent l’un l’autre en créant des images sur l’écran de notre mental quand la sensibilité l’éclaire ou lorsqu’ un artiste, un poète, ou une main innocente, les installe, nous invitant à les considérer sous l’angle original de son propre regard. (Ô combien je préfère la main innocente !).
Le mot « croisée », seul, tombe dans la conscience comme le ferait une bille de plomb dans l’océan, il sombre et se perd, mais si le mot « fleurs » – et ces fleurs peuvent être fanées, cela n’a aucune importance – vole à son secours, tous deux restent en surface et surnagent, ils gagnent en légèreté et commencent à voguer dans un monde de visions intimes. Ils rejoignent en quelque sorte notre source où se rassemble tout ce qui nous construit dans le patient épuisement de tous les instants. L’image belle qu’on souhaite conserver devient comme une goutte de rosée dans le silence, et même si celui-ci l’absorbe, elle demeure ce « rien » qui le remplit de saveur.

.
Carmen P.

Jeu 2 voeux

Je fixe l’horizon
alors qu’en périphérie
tout bouge, tout s’accélère
Je ferme les yeux
.
J’insiste en proie au vertige
malgré quelques cillements
j’échoue à l’accommodation
Je ferme les yeux
.
Démunie entre deux mondes
affligeants, derrière mon mur
de ciel et de peau, j’exhume en songe
une abstraction poétique
.
Aux antipodes du réel factice
et de quelqu’ idée pas plus crédible
je fais un choix coquecigrue
j’ouvre les yeux et joue ma muse
.
Au dé des exigences terrestres
« Pierre, feuille, ciseaux ! » dit l’enfant
sans oublier le Puits, si tu veux bien,
testons nos réflexes et vivons de mots !
.
Mon parapluie égraine les doutes
et sous l’averse enchanteresse
j’ouvre les yeux : si tout s’écroule
je lancerai encore… un vœu !

.
C.P.
photo Au pays de Candy