Deux mots

Prenons deux mots, « croisée » et « fleurs ». Ces deux mots, pris isolément, ne sont pas beaux. Ils peuvent cependant le devenir, du fait de leur association. Allant par deux, .Ils se dynamisent l’un l’autre en créant des images sur l’écran de notre mental quand la sensibilité l’éclaire ou lorsqu’ un artiste, un poète, ou une main innocente, les installe, nous invitant à les considérer sous l’angle original de son propre regard. (Ô combien je préfère la main innocente !).
Le mot « croisée », seul, tombe dans la conscience comme le ferait une bille de plomb dans l’océan, il sombre et se perd, mais si le mot « fleurs » – et ces fleurs peuvent être fanées, cela n’a aucune importance – vole à son secours, tous deux restent en surface et surnagent, ils gagnent en légèreté et commencent à voguer dans un monde de visions intimes. Ils rejoignent en quelque sorte notre source où se rassemble tout ce qui nous construit dans le patient épuisement de tous les instants. L’image belle qu’on souhaite conserver devient comme une goutte de rosée dans le silence, et même si celui-ci l’absorbe, elle demeure ce « rien » qui le remplit de saveur.

.
Carmen P.

Jeu 2 voeux

Je fixe l’horizon
alors qu’en périphérie
tout bouge, tout s’accélère
Je ferme les yeux
.
J’insiste en proie au vertige
malgré quelques cillements
j’échoue à l’accommodation
Je ferme les yeux
.
Démunie entre deux mondes
affligeants, derrière mon mur
de ciel et de peau, j’exhume en songe
une abstraction poétique
.
Aux antipodes du réel factice
et de quelqu’ idée pas plus crédible
je fais un choix coquecigrue
j’ouvre les yeux et joue ma muse
.
Au dé des exigences terrestres
« Pierre, feuille, ciseaux ! » dit l’enfant
sans oublier le Puits, si tu veux bien,
testons nos réflexes et vivons de mots !
.
Mon parapluie égraine les doutes
et sous l’averse enchanteresse
j’ouvre les yeux : si tout s’écroule
je lancerai encore… un vœu !

.
C.P.
photo Au pays de Candy

Nudité

Je suis tombée sur une vieille photo et une amie m’a fait remarquer la ressemblance avec Colette. Alors je vous mets les deux photos ainsi que deux textes :
– un texte de Colette, extrait du livre « Nudité » des éditions Lanore, où l’auteur(e) qui a bien connu le monde du Music-hall fait part de ses observations sur la nudité féminine
– un poème que je viens d’écrire et qui aborde le même sujet d’après mon expérience, la pratique du dessin d’après modèle vivant

*

On entendait des rires, quelques-uns trop gros… Mais dès que Bouboule, d’un tour d’épaules, avait laissé glisser jusqu’à sa taille son kimono, personne ne riait plus. Car les sommets extrêmes d’une perfection n’inspirent que la gravité. Devant les deux demi-pommes sans défaut, égales, harmonieusement distantes, soulevées par un souffle paisible, couronnées d’une lueur à peine rose, il n’y avait plus dans la loge que des contemplateurs muets et rêveurs.

Colette

*

L’innocence est au modèle.
La pudeur est à la jardiniste des corps.

La distance perd toute mesure
entre les formes dévoilées
et le regard qui s’en saisit.

Les courbes se mirent en traits
sans que l’œil jamais ne quitte son modèle.

L’âme se coule dans les vides
et l’arrondi du bras, suspendu
dans la pose – digne et nue –
s’exprime – trace de pierre noire –
rêvant appeau sur le papier vierge.

L’esquisse éprouve la fidélité
à chaque coup de crayon.

Créatrice, elle trace sa route sur une feuille
en suivant des formes qui lui sont étrangères
elle consacre sa plume à l’intimité de l’autre.

.
Carmen P.

Pommes

Surprise pour l’enfant qui aimait
déguster « the big one », la saison
des pastèques n’est plus…
Voici la ronde des pommes
et son carrousel de saveurs.
Il y en a tant au verger
et encore plus dans les caisses.
Des fruits bien rouges à en tomber
à califourchon sur les citrouilles,
si les oies ne volent pas, petit,
ta pomme avant que tu la croques !

.
Carmen P.

Ile est un jour

La vie n’est pas toujours rose, malgré l’amour – qu’il ait trouvé refuge sur une ile ou sur une aile.
Ile est un jour que les flots pressent. Aile est une promesse d’infini que la tourmente met en doute.
Ile ; si toujours elle se dresse, en apparence insubmersible, elle accuse le coup des tempêtes répétées.
Aile ; un tuteur vulnérable sur lequel tangue la barque des amoureux confrontés à l’hostilité des éléments.
.
Alors je cite un auteur de talent car mes mots deviennent pudiques… une plume étrangère délie la pensée
et ouvre l’accès à une rumeur moins plaintive, à une matière émotionnelle que l’espace aurait poli,
lui donnant le brillant de la maturité, l’aspect d’une épreuve assimilée par le temps !
.
« La souffrance n’est pas bonne à raconter, mais, bien que ce soit toujours la même chose, il est assez curieux de voir vivre le monde.
Je vous écris ceci comme une de ces lettres égarées qui, n’ayant pas été lues par leur destinataire unique, l’ont été par n’importe qui.
Après tout, cela est souvent préférable, et nous n’aimons jamais personne plus que n’importe qui. »
Paul Gadenne dans Les Hauts-Quartiers
.
Suivent deux poèmes à prendre pour ce qu’ils sont. Des mots échappés d’un esprit qui sans aucun doute se raconte des histoires auxquelles il croit.

*
Si ton coeur mon amour
ne fonctionne plus qu’à vingt pour cent
la vie, pourtant, nous espère entièrement.
.
Pour elle, il n’y a ni demi-ni quart-de mesure
car ton coeur mon amour
sait tendre le fil sur lequel tous deux nous marchons
.
— funambules dans l’ignorance de la gravité —
.
Cette toile que tissent nos pas mord la nuit
et déchire une constellation où palpitent les étoiles
au rythme lent de l’Uni vers Qui nous guide.

.
C.P.

*
Notre cœur, un jour, devient terre d’accueil
elle incorpore l’empreinte de l’être aimé.
l’ amour trouve refuge hors de lui
qu’il s’éloigne…
un espace
en nous
veille
que l’autre a ouvert
.
La jalousie est pauvreté de l’âme
qui n’a pas confiance
au nid qu’elle a tapissé
l’aimé – pourtant – revient toujours au colombier
.
L’errance finit là où commence l’amour
on s’autorise la découverte d’une terre
que l’on prenait pour une île et qui s’avère
devenir continent sous nos alizés – ou plus encore –
.
On confie un cristal à l’amour d’une vie
pour qu’il devienne la pierre angulaire
de notre tour ascensionnelle et on s’exile
de soi-même au risque de ne plus être
sur orbite si l’astre, un soir, nous ignore
.
Retrouvons alors notre centre
nous en détenons les codes :
notre propre système solaire
à l’intérieur de nous – aime !

.
Carmen P.
photo : Christy Turlington by Peter Lindbergh

Arbre (généalogique)

Quand l’arbre perd une branche
il ne désavoue pas sa sève
il ne méprise pas la terre
et tend toujours vers le ciel

Quand la branche est perdue pour l’arbre
elle ne condamne jamais le bois nouveau
à la sécheresse et à la mort…

Il y a toujours un rêve de source
un espoir de jaillissement en tout souffle qui s’éteint
et qui dépose son âme entre nos mains
pour nous élever vers plus de vie

.
Carmen P.
photo du net, source inconnue.

Jaune, atmosphère

Surprenante traversée de jour sépia
aux heures saturées d’une brume ocre
Est-ce nous qui traversons l’espace
sirupeux ou lui qui nous transperce ?
Le sentiment d’étrangeté est-il en nous
ou sont-ce les particules de l’air
soudainement devenu plus dense
qui nous pèse — nous soupèse —

Par la force du filtre nous paraissons teintés
par l’atmosphère, nous devenons pareils
à des personnages d’argile, jaunes.
Atmosphère ! Atmosphère !
Serions-nous des corps d’atmosphère ?

Nous sommes d’ici et de maintenant
et le jour est jaune, désespérément jaune…
Faut-il avancer en caressant les murs
qui ne reflètent aucune lumière
ou plonger dans ce bain saumâtre
comme si de rien n’était ?

Une couleur ne peut nous dissoudre
En attendant que l’opacité se dissipe
nous pouvons être une bulle de lumière
dans l’œil d’un jour au ciel champagne !

.
C.P. lundi 16 octobre 2017

Promenade automnale

Je suis allée au devant de la nature;
Il y avait longtemps !
Loin, les jupes de l’océan
c’est octobre, et les glands croustillent sous mes talons.
Le cheval que j’ignorais, depuis son pré, a poussé, haut,
son hennissement. Le hérisson ne s’est pas mis en boule.
Un coléoptère affairé s’est étourdi sur mon front
et les orties formant anneaux en terre propice
m’ont saluée avec fierté. Je suis hélée par la nature.

.
Carmen P.

Photo : Magda Berny

Regard

Il portait son regard à distance
bien au-delà des mémoires obscures
Sur ces rives peu parvenaient à le suivre.
L’imaginaire qui infléchissait ses pensées
ravaudait la cécité coutumière et les rêves
devenus cellules réfléchissantes ajustaient la vue
au chant pacifié de l’Univers. Les volets
de l’inconscience ouvrirent leurs battants
juste avant que n’expire la nuit
sur les flancs de lumière
du jour inespéré

.
Carmen P.
tableau : Caspar David Friedrich

Amour du peu !

Le courage se manifeste lorsque la vie nous pousse dans un sens unique, un passage obligé où flochotent les épreuves comme autant de cailloux tombés du ciel. Le Petit Poucet de l’âme cueille ces pierres de l’une car il sait qu’il n’y a pas d’impasse et que même sur cette voie le flamboyant du feuillage de l’érable est une grâce à saluer.
.
Un tableau d’ Etienne Sandorfi, traduit bien ce que j’éprouve en cet automne.
La maison est sens dessus dessous. Je ne baisse pas les bras ; j’espère que mon environnement s’ordonnera bientôt et prêtera, à nouveau, son cadre inspirant la paix, invitant chacun à l’épreuve de la joie de vivre, revenue. (La joie ne serait-elle pas épreuve, et les désagréments ne pourraient-ils pas être considérés comme des jalons ou des pierres angulaires dans la construction de notre réalité, au quotidien ?).
.
Les aléas de l’existence me contraignent au silence et celui- ci n’inquiète personne… c’est très bien ainsi, car l’ami qui s’inquiète rajoute son angoisse au tumulte des heures, trop pleines. Les jours floconnent leurs inclinaisons, tantôt douces, tantôt épicées. Ils ont une consistance fantasmagorique, en ce moment.
.
Je vous donne quelques nouvelles de ma poésie…. J’ai perdu six recueils qui n’oiselleront pas à l’âme des lecteurs et mon futur manuscrit, la maquette annotée, avec des petits morceaux de poèmes intercalés ici où là, a pris l’eau. Je l’ai sauvé (séché, feuille par feuille) mais tout est à reprendre. L’eau qui s’infiltre jusqu’au cœur des mots m’incite à ralentir l’écriture qui semble être une voie trop perméable et à tout cri de plume, pernicieuse.
.
Eau. Le corps plein d’eau. Eau borde les yeux. Maison bateau prend l’eau et, nus, les cœurs s’abreuvent jusqu’à plus soif, au buvard de la peine. Je tends les mains, j’écarte les doigts… combien d’empans seront nécessaires jusqu’à la terre, ferme ?
.
L’enfant ne se pose pas de question. La terre, il la mange sous le regard effaré de sa mère.
.
L’enfant a raison, la terre est bonne pour la vie, elle est nécessaire, autant que l’est la fluidité de l’eau ou l’éthéré de l’air. Ne déterrons pas nos racines. Les pensées flottantes, dérivent, comme fumées émanant d’esprits échauffés.
.
La terre et la roche sont mes appuis en ces jours aux stères de déboires prévisibles. J’ai dû commander trop de bois de chauffage, il me faudra faire preuve de plus de modération, à l’avenir.
.
Il me reste la liberté d’aimer ma vie dans tout ce qu’elle m’octroie.
.
Il n’est de plus grande liberté que celle d’aimer inconditionnellement tout ce qui est, tout ce que nous sommes, tout ce qui respire et croît, tout ce qui est animé en ce monde ou tout ce qui demeure parfaitement inerte. Tout cela se confond avec la vie et participe à son expansion, entraînant dans sa course tous nos désirs, ces enfants dont nous pensions certains mort-nés.
.
L’amour se lie à nos con- torsions sur Terre, pour mieux vibrer passion en si… elle le vœux.
.
Trêve de jeux de mots ! Pas de ciel sans terre. Etre d’ici vaut bien quelques broutilles et il n’est pas nécessaire d’être un éléphant pour les soulever… j’ignore, par contre, ce qu’en pensent les anges !

.
Carmen P. le 12 octobre 2017