Les mots de l’air

Les pensées jouent insulaires
ainsi que le bleu de novembre
elles ponctuent les continents
nuageux qui dérivent en ciel
et d’île en île je transperce
en contre-haut les mots de l’air

ils retombent en lambeaux

et je les trie !

Le mot « silence » est trop bruyant.
« Rien » est trop abstrait.
« Tout » est son contraire.
Ne reste que la vague de l’impression sur laquelle surfe l’humanité… mais l’impression est trompeuse. Alors, couler ?
Tôt ou tard, il faudra bien consentir à la plongée, sans certitude de fond, sans l’espoir fou de ramener un quelconque trésor de cette descente dans les abysses. Abandonner jusqu’au mirage d’un mot qui n’a de précieux que l’apparence et qui sonne creux parce qu’ aucun regard ne le polit (il n’y a pas assez de nature dans un regard pour rendre à la beauté ce qui lui est confié)
Nous vivons dans un monde d’interdictions et de contradictions. Un monde de retenue ou de chaos qui tantôt nous lie, tantôt nous bringuebale. Ne nous précipitons pas à jeter la faute sur l’extérieur, notre monde intérieur est responsable de ces perturbations. Ces évènements que nous pensons subir, en toute innocence, ne sont pas épreuves extérieures dont nous pouvons nous désolidariser, ils ne s’amélioreront que par la conscience, intérieure.
Monde d’équilibre à réinventer à chaque pas, où toute théorie d’un jour est rejetée, le lendemain, par une théorie contraire, où tout jugement est forcément erroné, où il est souhaitable d’exercer sa pensée sans toutefois s’installer dans l’autosatisfaction devant l’illusion de notre propre clarté.
L’émotion est le socle sur lequel s’appuie la vie, oublieuse de l’instinct, mais ce socle est de sable et l’assaut répété des vagues conduit à son inévitable nivellement… Quand la nature aura accompli son oeuvre finale et qu’aucun objectif n’aura gardé la mémoire, cette non-existence s’ouvrira à la sensorialité de l’instant, mais y aura-t-il encore quelqu’un pour l’éprouver et accepter, enfin, de s’y perdre…. pour renaître à l’instant suivant ?

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Carmen P.
Image : Martin Johnson Heade, Sunlight and Shadow.

13 réflexions au sujet de « Les mots de l’air »

  1. Tu observes bien ce magma mouvant que sont les pensées, les émotions… Mais alors, que chercher ? Comme tu le dis justement, il suffit de fermer les yeux et de les oublier, pour revenir à une paix rayonnante.

    • … sans se couper du monde, on sachant écouter malgré tout et parfois en recevant ce qui ne devrait pas nous atteindre, mais si cela nous atteint c’est qu’il y a une raison en nous qui l’appelle… retourner à la paix, s’accorder un sanctuaire, même dans l’agitation… ce n’est pas un programme, cela revient à renaître à l’enfance, avec maturité.
      Le dire en poésie est plus aisé que de le vivre. Peut-être que l’écriture procède de cette renaissance et si elle peut contribuer à d’autres éclosions (qu’on ignore) elle est bien venue !

        • Bonjour, Robert-Henri D. Merci pour votre passage sur ces mots. C’est cela, en quelque sorte, à la différence près qu’en méditation on a le temps de s’installer dans une posture confortable et stable et qu’on laisse filer les idées, sans s’y arrêter. L’écriture (le désir d’écrire) nous saisit à l’improviste et nous demande de retenir l’idée puis de la dévider, jusqu’au noyau.
          La finalité, dans un cas comme dans l’autre, est un sentiment de légèreté et de joie.

          • En effet. Je me souviens du temps où j’ai commencé de succomber à ce désir d’écrire. C’était quelque temps avant mon départ à la retraite. À l’époque, disposant de peu de temps pour ce faire, je couchais mes idées sur des bouts de papier. Et puis j’ai voulu me prouver que je pouvais aller plus loin… Alors j’ai commencé à vouloir mettre un peu d’ordre… Ce que j’ai entrepris en écrivant cette fois des textes courts dans un cahier… il y avait de tout, des vers, de la prose, des réflexions. C’est ainsi que peu à peu me sont venues les bases qui m’ont conduit à mêler mon histoire à celle de personnages inspirés de mes lectures d’adolescent… peut-être même était-ce pour le rester à ma manière?

          • « mettre un peu d’ordre », je trouve que c’est à cela que nous conduit l’écriture, elle amène une clarification du mental, et permet à l’émotion d’être entendue…
            Ecrire et retrouver l’élan de l’adolescence…. s’accorder ce droit (mes parents déchiraient mes écrits), il m’a donc fallu des années pour oser réécrire.
            Je me demande parfois si on ne retrouve pas notre enthousiasme d’adolescent en écrivant… alors même qu’au collège les enseignants étaient étonnés par la maturité de mes écrits. En fait, l’écriture prend ses appuis sur l’éternité, elle est à la fois la jeunesse et la maturité. Elle se rit de la dualité, du moment qu’elle embarque le lecteur dans sa fougue.
            Merci pour votre passage, Robert-Henri D !

  2. À propos de collège… c’est peut-être là que mon tempérament rêveur à trouvé sa motivation… faute d’une orientation heureuse, (j’étais en « techniques-industrielles »… tout ce que je détestais et qui fit capoter mes études à 16 ans!) c’est néanmoins grâce à de très bonnes notes en Français, musique, dessin d’art, sciences naturelles… que je gardais la tête hors de l’eau… Comme quoi, même après une vie ouvrière laborieuse, nos capacités innées peuvent resurgir, certes marquant pour moi le fait d’un manque de technique dans l’écriture, puisque non approfondie, mais autorisant de se faire plaisir par le biais d’un minimum d’autodidactie.

    Merci à vous Carmen pour la qualité de vos réponses.

    • Ah, ces orientations malheureuses ! Mais l’écriture, Robert-Henri, n’est pas jeu de salon ouvert à quelques initiés. Elle est la vie qui se prête à quelques plumes sensibles, ou cadeau offert à tout homme pour peu qu’il veuille sortir son plumier. Emily Dickinson n’était pas reconnue par le cercle de poètes que cotoyait son frère, elle a vécu, discrètement, en écrivant sur des bouts de papier, des carnets cousus main. En Bretagne, une femme, Anjela Duval, a toujours vécu dans sa ferme et n’est allée à l’école de sa commune que jusqu’à l’âge de douze ans, elle a écrit des vers magnifiques d’authenticité. Elle écrivait en Breton. C’est cette poésie là que j’aime, celle trempée de vie de gens qui savent que jamais ils ne seront reconnus poètes, et qui écrivent malgré tout. C’est le parfait don de soi à la poésie. Vous avez bien raison de vous accorder ce plaisir d’écrire !
      Quelques vers d’Anjela Duval :
      Mes vers je les écris avec le soc de la charrue
      Dans la chair vivante de ma Bretagne, sillon après sillon
      — J’y dissimule des graines d’or —
      Le Printemps en fera des poèmes :
      Mers d’émeraude ondulant dans la brise
      L’été en fera des étangs d’épis
      Le vent d’août les mettra en musique
      Et le chœur de la batteuse me chantera
      Les journées ardentes du huitième mois
      Les journées de peine de poussière de sueur.
      Mes Poèmes sacrés et… méprisés !

      • Qu’il est bon de lire de telles choses… de la vie!

        Je pense aussi que tout être sensible mérite de pouvoir exprimer ce qu’il ressent au naturel… C’est à cela que l’on sait reconnaître les vraies valeurs. Celles qui viennent du coeur et conduisant directement à l’ouvrage sans devoir passer par la postérité.

        Merci infiniment de me l’avoir rappelé .

          • Comme mon bagage littéraire est plutôt mince, ça peut expliquer en partie mon éclectisme en la matière? Et donc aussi mon intérêt pour les poèmes populaires à forme libre… Ce qui est sûr, c’est que j’en écris aussi. Quitte à en faire ensuite des versions plus élaborées mais qui peuvent parfois dérouter par la complexité des métaphores .

          • La poésie libre n’a rien à envier à la poésie classique. Elle invente sa propre musique, sur un rythme qu’elle trouve intuitivement.
            Elle peut être vraiment « puissante ».
            J’aurais pu compter les pieds, écrire en alexandrins, porter mon attention sur la rime… mais je crois que j’aurais beaucoup perdu en matière de liberté et de fantaisie.
            Je n’ai pas exploré tout le blog du pelleteur des nuages. J’irai rechercher les poèmes (les métaphores, surtout si elles sont complexes, m’intéressent)

  3. J’écris aussi des poèmes à thème dont quelques uns, figurant dans mon roman seront proposés à part sur mon blog. (Et donc s’attachent à développer des idées plus ou moins ésotériques).

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