Une histoire : Rayon de Lune

Rayon de lune

Voici mon histoire de Rayon de Lune. Ce conte pour jeunes lecteurs a été édité en 2010 et réédité ensuite, mais la maison d’édition s’est fermée, les livres sont dispersés… je ne peux même plus en acquérir quelques-uns afin de les proposer aux enfants lors des salons où je suis invitée. 

Je vous livre ici le texte de l’histoire, afin que vivent les mots !

 

Rayon de lune 

 

La lune est le rêve du soleil. Paul Klee

Il y a bien longtemps, la Lune et le Soleil se partageaient le ciel. Le Soleil apportait sa lumière aux hommes et aux plantes tandis que la Lune murmurait ses secrets au grand jour. Elle auréolait de son halo les amoureux ; les petits comme les grands. Il en avait toujours été ainsi, Lune et Soleil amis pour la vie. Mais un jour se passa une chose bien regrettable ; une dispute et…  la Lune partit, disant qu’elle ne sortirait plus que la nuit. C’est ce qu’elle fit.

Hélas, la nuit il fait froid, et la Lune s’enrhuma. La pauvre éternuait tant et si fort que, à la suite d’un « Atchoum ! » explosif, elle perdit un bout de son écorce. Le morceau lunaire, après une longue chute, tomba dans la mer. À peine au contact de l’eau, ce morceau de lune fait de cailloux, de sable et de poussière d’étoile se transforma en une jolie petite fille au teint pâle et argenté.

Les poissons la nommèrent Rayon de Lune. L’enfant vécut quelque temps au fond de l’eau.Tout ce qu’elle voyait l’enchantait, et elle ne manquait pas d’amis. Malgré cela, elle avait toujours froid, rien ne parvenait à la réchauffer…

Un jour, elle entendit le ronronnement d’un moteur. Un bateau !
Curieuse, oubliant toute prudence elle s’approcha et… se sentit soulevée hors de l’eau ; elle venait de se faire piéger par le filet d’un pêcheur. Elle se trouvait maintenant sur un frêle esquif. En face d’elle, un vieil homme la regardait, il semblait bon et chaleureux.

Ah, cette chaleur ! D’où pouvait-elle provenir ? Du regard de l’homme ou de l’astre qui incendiait le ciel ? Sans nul doute cette douceur émanait de l’astre. Rayon de Lune se sentait merveilleusement bien avec ce soleil qui caressait sa peau blafarde. Elle ne voulut plus connaître le froid des profondeurs marines, ainsi demanda-t-elle au pêcheur de la ramener sur la terre ferme.

C’était compter sans le vent ! Le vent, arbitre des querelles entre le Soleil et la Lune, avait pour mission de veiller à ce que jamais le moindre éclat de lune ne profite d’un rayon de soleil. Il souffla donc si fort qu’une tempête se leva, renversant tout sur son passage, y compris le bateau et ses passagers. Alors les poissons formèrent tous ensemble un banc, nageant, ondulant ;  un matelas vivant sur lequel l’enfant et le vieil homme se laissèrent transporter…

Arrivée sur la plage, la petite fille épuisée s’endormit. À son réveil, le vieil homme avait disparu, et à sa place se tenait maintenant une très vieille femme. L’enfant, toute tremblante de froid et de peur, lui raconta son histoire. La vieille femme lui proposa de l’héberger pour la nuit, elle fit un bon feu de cheminée et dit à l’enfant de s’en approcher… Rayon de Lune avait toujours froid.
La vieille femme jeta sur le brasier ses plus grosses bûches de chêne.La flambée était magnifique… mais l’enfant grelottait toujours.
” Je vois, dit la vieille femme, seule la magie pourra te délivrer, mais il faut que tu m’aides. Je ne peux te guérir seule ! Tu connais la mer et ses habitants, moi je connais ceux de la terre et l’un d’eux pourra t’aider, il te dira le moyen de te réchauffer. Mais auparavant, acceptes-tu d’aller chercher un anneau d’or que j’ai perdu il y a bien longtemps au fond de l’océan ? J’étais très attachée à cet anneau, de lui dépendait mon pouvoir magique. Depuis que je l’ai perdu, je me sens si seule, plus personne ne frappe à ma porte. Avec cet anneau, ma maison s’ouvrira aux braves gens qui cherchent leur route et je pourrai à nouveau les guider. Je redeviendrai la dame du bon chemin. Tu vois, moi aussi j’ai froid, sans amis à aider. »

Rayon de lune accepta de bon cœur. Elle  retourna sur la plage, appela ses amis les poissons. Ceux-ci partirent immédiatement et revinrent peu de temps après avec l’anneau.
“Bien, dit la vieille femme, maintenant vois-tu ces hautes montagnes ? Derrière, il y a une immense forêt, et plus loin encore se trouve une prairie. Tu y verras gambader un cheval blanc, ses yeux sont en forme de croissants de lune. C’est lui que tu dois rencontrer, il te faudra l’apprivoiser et il t’aidera à trouver ce que tu cherches.”

Rayon de lune partit, sans amis cette fois-ci. Elle n’avait pour seule compagnie que sa confiance et son courage. Elle franchit donc la montagne, traversa la forêt et arriva enfin dans la prairie, où caracolait effectivement un cheval blanc aux yeux croissants de lune. Elle s’avança lentement en fredonnant, un chant mystérieux qu’on entend seulement dans le silence des grands espaces marins ou célestes ; le chant des sirènes.

Le cheval, charmé, s’immobilisa d’un coup, laissa l’enfant s’approcher de lui. Il fit ensuite  quelques pas pour réduire la distance qui les séparait. Le cheval écouta attentivement les confidences de l’enfant, puis il dit :

“Je vais t’emmener chez le Soleil, auprès de lui tu auras chaud, mais le chemin est long et, si je m’endors, nous tomberons tous les deux à nouveau dans la mer. Tu auras donc pour tâche de me chanter une chanson tout le temps que durera le voyage “.

Ainsi fut fait. Rayon de lune s’installa confortablement sur le dos du cheval et prit bien soin de ne jamais s’arrêter de chanter :

” A travers le ciel
  Cheval mon ami
  Galope vers la vie
  Si douce au soleil”

Le cheval resta éveillé et déposa l’enfant au royaume du Soleil. Ce dernier la reçut comme sa propre fille. Le courage de Rayon de lune et son immense besoin de chaleur, effacèrent des années de fâcheries…

Terre, Lune et Soleil jouent maintenant dans un mouvement harmonieux leur rôle dans la vaste organisation de l’Univers. L’homme continue à interroger le ciel, approfondissant toujours sa connaissance des lois de la vie. Les enfants de la Terre lèvent les yeux vers les étoiles, ils savent qu’en protégeant notre planète bleue, celle-ci participera encore longtemps à la majestueuse ronde des planètes autour du soleil.

Si vous regardez bien le ciel, vous pourrez voir la Lune alors que le Soleil s’est levé, mais peut-être la verrez vous aussi alors que le Soleil n’est pas encore couché. Il suffit d’observer le ciel… la Lune est un astre élégant qui change souvent d’apparence.

Et le cheval ? me direz-vous. Il  n’a pas oublié l’enfant, il la sait heureuse, et caracole de plus belle à cette idée. Parfois, vous verrez la nuit, un trait de lumière dans le ciel ; ce n’est pas une étoile filante mais un flash d’amour, un clair de lune qu’envoie l’enfant au cheval.

FIN

Conte écrit par Carmen Pennarun

Prince téméraire 8

1381271566047Ceci est la fin du conte. Je ne le laisserai pas longtemps sur mon blog. Il reste à mon fils  quelques illustrations à réaliser encore et moi je vais m’applique à relire  une troisième fois, puis une quatrième fois…. le texte !

 

__ Quelques temps plus tard, une guerre éclata. Le genre de situation que le Roi avait en horreur, mais qu’il ne pouvait éviter car il avait des voisins belliqueux. Il rassembla ses armées et confia la direction des combats au plus vaillant de ses seigneurs.  Lui-même était trop âgé pour participer à ce conflit, il le regrettait, car il considérait que rester dans un camp retranché pendant que ses hommes se battaient n’était pas digne d’un monarque ! Il  songea avec tristesse au fils adoptif qu’il avait perdu… comme cet enfant généreux aurait bien défendu les intérêts du Royaume. Il le pensait même suffisamment intelligent pour désamorcer  un conflit avant que ne commencent les hostilités, mais l’heure n’était pas aux regrets, la haine grondait dans le cœur des hommes et ne demandait qu’à s’exprimer, à faire son œuvre. Encore une fois !

Sa fille surgit alors, et coupa court ses pensées nostalgiques.

— Père, permettez à mon époux de partir au combat. Redonnez-lui son cheval, même si c’est une vieille carne.

Le roi accepta sans discuter, il exigea seulement que le jeune homme reste à l’écart des autres chevaliers, qu’il les laisse faire leur travail, car un jardinier de toute évidence ne doit pas savoir  manier l’épée.

Encore une fois le jeune homme prit de l’avance, il arriva avant la cavalerie au lieu dit du Champ des batraciens et il fit, à nouveau, semblant d’y être embourbé. Il savait que la répétition de ce scénario ne pourrait qu’attiser le sarcasme des chevaliers, même si  cela n’était pas digne de leur rang. 

Lorsque le Roi vit son gendre dans une posture aussi ridicule, il passa son chemin en feignant de ne rien voir, mais les rires de ses hommes qui contemplaient la scène l’humiliaient profondément. Comme il regrettait qu’aucun des ses chevaliers ne manifeste un peu d’humanité, lui-même ne pouvait aller au-devant du jeune homme, ce geste aurait été interprété comme un aveu, donnant raison au choix de sa fille, choix qui restait une énigme pour lui et qu’il ne pouvait cautionner pour le moment.  

La bataille qui s’engagea un peu plus tard fut terrible… La défaite allait être consommée, la déroute imminente,  quand  surgit de nulle part sur un coursier ailé un homme étincelant comme un soleil,  sa chevelure était d’or et son regard foudroyant. Son sabre s’abattait  avec une énergie surhumaine… Les ennemis, devant une telle apparition, furent pris de panique et ne tardèrent pas à battre en retraite.

Jovan était indemne, sans hésiter il s’entailla un doigt,  puis il galopa en direction des troupes du roi.

On annonça au roi que le brillant chevalier était légèrement blessé, alors le souverain lui fitparvenir, pour bander sa plaie, son propre mouchoir – un mouchoir tissé de fils d’or. Il demanda à voir le chevalier providentiel, mais celui-ci s’était déjà envolé. 

Sur le chemin du retour, l’armée Royale dut repasser par le champ des batraciens. Devinez qui ils virent ? Tête d’ange, ainsi que beaucoup le surnommaient, toujours habillé tel un gueux et barbotant dans la gadoue…

Le roi était consterné !

De retour au palais, le roi fit organiser une grande fête pour célébrer la victoire. Tous les nobles du royaume furent conviés. La Princesse intercéda auprès du roi pour que son mari obtienne lui aussi une invitation. Après le vif sentiment d’humiliation que le Roi avait ressenti, sa fille eut beaucoup de mal à obtenir cette faveur. De guerre lasse le Roi néanmoins céda. Il répondit d’une voix résignée :

— Qu’il vienne, ma fille, mais qu’il soit discret et reste en bout de tablée.

Le jour du banquet, chacun prit la place que son rang lui assignait, et Tête d’Ange s’assit, en dernier, à la place qu’on lui avait réservée, la plus éloignée du Roi.

Au cours du repas les serviteurs apportèrent des rince-doigts, mais n’en proposèrent pas à Jovan qui tira de sa poche le mouchoir tissé de fils d’or que le roi lui avait donné après le combat. Le geste du jeune homme ne passa pas inaperçu, car le Roi surveillait cet invité indésirable du coin de l’œil. Le souverain, profondément intrigué, ne put feindre d’ignorer plus longtemps l’ami  de sa fille, il lui adressa enfin la parole et le fit d’une voix puissante puisque son interlocuteur, conformément à son désir, se trouvait fort éloigné de lui :

— Où as-tu trouvé ce mouchoir ?

— Seigneur, c’est vous qui me l’avez fait apporter lorsque je me suis blessé lors du combat, répondit Tête d’Ange.

— Prétends-tu être ce héros qui nous a épargné une cuisante défaite ? s’exclama le Roi, incrédule.

Le jeune homme ne répondit pas, il se contenta  de se lever prestement, sortit de sa manche   un crin que personne ne vit et le jeta sur une bougie allumée. Un cheval ailé surgit immédiatement au milieu des convives interloqués. Tête d’Ange, tout en enfourchant l’animal, se défit de ses vieux habits et apparut plus splendide que jamais. Un murmure d’admiration s’éleva et gonfla comme une vague parmi l’assistance. Quand le calme revint, le jeune homme prit la parole :

— Seigneur, je suis votre humble serviteur, et votre dévoué fils, jamais je ne vous ai déshonoré. Vos seigneurs ne vous servent pas comme ils le prétendent, d’ailleurs ils portent mon sceau sur leurs cuisses. C’est moi qui les ai marqués lorsqu’ils ont pris, pour épargner leurs efforts, du lait de phacochère au lieu d’aller au bout de leur mission eux même, et de vous rapporter le remède dont vous aviez besoin.

Le Roi fit vérifier les dires de Jovan. Son gendre avait dit vrai, d’ailleurs le Roi reconnaissait maintenant le jeune homme qui par deux fois lui avait permis de retrouver la vue. Trois fois même, car le Roi prit conscience en son cœur, qu’une cécité mentale lui avait interdit d’imaginer un seul instant, que ce jeune homme, qui avait trouvé refuge dans le parc du château de la ville, puisse être le fils qu’il avait tant apprécié dans son domaine de la montagne et qu’il soit digne d’épouser sa fille. Les erreurs passées ne se rattrapent pas mais pour qu’elles soient pardonnées il suffit de changer d’attitude et de maintenir une ligne de conduite droite. Dans sa sagesse le Roi donna immédiatement une place d’honneur à son gendre. Les autres seigneurs, confus, durent se contenter de places moins enviables, qui peut-être ne correspondaient pas à leur rang mais étaient parfaitement adaptées à l’hypocrisie de leur esprit. Tête d’Ange, dont la valeur était maintenant reconnue dans tout le Royaume, put mener la vie à laquelle il se préparait depuis son plus jeune âge. Il n’oublia pas ses parents de sang.  Il les fit venir auprès de lui afin qu’ils mènent enfin une vie confortable. Dans le parc du château, à l’emplacement de sa cabane, il fit construire un pavillon où ses parents vécurent heureux jusqu’à la fin de leur vie. Le vieux Roi, quant à lui, avait choisi de rejoindre ses montagnes où, loin des intrigues de la cour qui le fatiguaient, il pouvait savourer de paisibles journées. Il ne se sentait plus isolé ni inquiet, son royaume était entre de bonnes mains et le couple princier venait souvent lui rendre visite, grâce au cheval ailé. Quand le vieux Roi mourut, Jovan lui succéda sur le trône. Je vous laisse imaginer ce que fut son règne…

Depuis, il existe quelque part une ville où chaque homme réussit à vivre heureux, exerçant le métier qui lui convient le mieux, consacrant du temps pour les amis et sa famille. Si un étranger parvient à pénétrer dans la citadelle il y est reçu comme un prince, l’accueil y est si chaleureux qu’il n’éprouve plus le besoin de partir. Toute  pensée de méfiance est ignorée des habitants, mais leur gentillesse jamais n’est trahie, car seul un être au cœur joyeux et bien intentionné peut traverser les brumes de l’ignorance et découvrir ce royaume merveilleux.

 

FIN

 Carmen Pennarun

 

 

Prince téméraire 7

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Quelques semaines s’écoulèrent, et le bruit se propagea dans le royaume que le roi souffrait d’un mal étrange qui affectait ses yeux. Il faut dire qu’à chaque fois qu’il passait devant la mansarde où vivait maintenant sa fille, il feignait de ne rien voir. Quand il croisait son enfant  dans les allées du parc ses yeux se brouillaient de larmes… et ces rencontres étaient inévitables, tant et si bien que le voile de tristesse devint de plus en plus opaque, il avait l’impression de s’enfoncer, au fil des jours, dans un tunnel à l’obscurité croissante. Il consulta les plus célèbres médecins, mais aucun d’eux ne put diagnostiquer le mal, ils lui prescrivirent des remèdes qui n’améliorèrent pas sa vision.  Arriva un curieux personnage que les médecins prirent pour un charlatan ; il affirma que le Roi n’était pas vraiment malade. Certes, il ne voyait plus mais sa cécité  n’était qu’une réaction due à sa sensibilité et elle répondait à son désir profond de ne plus voir certaines choses. Seul un aliment produit par un animal  innocent, vivant dans un coin de nature préservé pourrait lui rendre son aptitude à voir la réalité, le libérant ainsi du trouble qui perturbait son jugement. À sa connaissance seul le lait de gazelle avait ce pouvoir.

— Que les plus vaillants chevaliers aillent me chercher ce lait, dit l’infortuné roi qui ne savait plus à quel saint se vouer.  

En entendant les rumeurs qui annonçaient le départ imminent d’une délégation  de chevaliers, la princesse alla trouver son père.

— Permettez, Père que mon époux aille vous chercher ce lait !

— Comment ton misérable mari, choisi sans mon consentement,  pourrait-il prétendre venir à bout d’une telle tâche. Les jeunes gens bien nés m’ont prouvé leur fidélité à maintes reprises, ils me rapporteront le remède. Ton époux est un usurpateur ! Jamais je ne le chargerai d’une telle mission de confiance ! dit le Roi en détournant le visage pour ne pas risquer de croiser le regard de la Princesse.

— Père, je vous en prie, permettez à mon époux de prendre un cheval. Il est plein de ressources et d’imagination. Je crois en lui plus qu’en tout autre, et je souhaite votre guérison… Ignorez-moi aussi longtemps que vous le voulez, mais par pitié donnez-vous cette chance supplémentaire, Père !

— Soit, consentit le Roi, tu ne saurais me mentir, mais ne reste pas au château, ta place n’est plus ici, retourne dans ta mansarde.

On octroya à Jovan le plus mauvais cheval, de sorte qu’il dut partir bien avant les autres cavaliers. Il laissa sa monture trotter sur un petit rythme fatigué jusqu’au champ des batraciens, qui n’était autre qu’un grand marécage. Il longea les berges boueuses, mais l’animal glissa et finalement s’embourba dans l’eau malsaine…. il y entraîna son cavalier. Jovan s’évertua à tirer l’animal hors de l’eau, en vain. Quand les autres chevaliers arrivèrent sur les lieux, ils le découvrirent  enlisé jusqu‘aux genoux, soufflant et tirant essayant de toutes ses forces de dégager sa rossinante du pétrin dans lequel elle l’avait précipité. Ils eurent  envie de rires, mais ils étaient nobles, ils restèrent donc polis.

— Comment ? Toi aussi tu veux tenter ta chance et aider le roi. Bon courage l’ami !

Leur politesse n’était que de façade, s’ils avaient eu un tant soit peu de compassion ils auraient aidé Jovan à hisser son cheval sur la terre ferme.

— Pauvre bougre, pensaient-ils en leur for intérieur, te voilà dans un beau pétrin ! Quelle    aubaine pour nous, un rival de moins ! Et tant que tu y es, tu n’as qu’à y rester, la petite princesse est bien trop belle pour toi !

Dès que les cavaliers eurent dépassé la ligne d’horizon, Jovan sortit du marais, il tira de sa poche un poil de son cheval ailé, le brûla et son blanc coursier apparut aussitôt. À deux, ils parvinrent à sortir le canasson du bourbier, puis le jeune homme l’attacha à un arbre.

Jovan  ôta ses guenilles en toute hâte, il en fit un baluchon qu’il déposa auprès du vieux cheval, puis il sauta sur le dos de son fantastique destrier.

Quelques coups d’ailes et il se retrouva au Pays rouge et bleu des gazelles.

Il avait emporté  deux flacons de cristal ; il emplit le premier de lait de gazelle, le second de lait de phacochère.

Sur le chemin du retour il croisa les chevaliers qui ne reconnurent pas en ce jeune homme éblouissant le jardinier du Parc Royal.

— Où allez-vous messieurs ? leur cria-t-il en les apercevant.

— Nous allons chercher du lait de gazelle, c’est la potion qui guérira les yeux de notre roi, répondirent-ils. 

— Inutile d’aller plus loin, je peux vous procurer ce breuvage. J’en ai toujours sur moi.

— Quelle chance ! Dis- nous ton prix l’ami, nous te l’achetons. 

— Un prix ? Croyez vous que j’aie besoin d’argent ? Comme vous pouvez le constater l’or et l’argent ne me font pas défaut. Je vous donne ce flacon de lait de gazelle gratuitement. En échange de ce service, permettez que je vous marque la cuisse de mon sceau d’or. Ce sera discret et inoffensif. Vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Un poinçon d’or vaut mieux que les morsures des scorpions que vous ne manquerez pas de rencontrer sur votre chemin ! Ne craignez rien, je ne suis pas le Diable, dis le jeune homme en accompagnant ses paroles d’un sourire enjôleur. 

Les chevaliers hésitèrent, mais la durée du voyage qu’il leur restait à faire et la perspective de dangers  qu’ils n’étaient pas habitués à côtoyer leur fit juger insignifiant le fait d’avoir une marque d’or sur la cuisse. D’ailleurs ce tatouage pourrait même devenir signe de charme auprès d’une certaine princesse si l’un d’eux parvenait à l’épouser, avec le consentement du Roi.

— Soit, acquiesça le plus âgé des cavaliers qui avait remarqué que personne dans les parages ne les observait, et il découvrit sa cuisse.

Ainsi fut fait. Jovan marqua chaque chevalier de son sceau, puis il leur remit le flacon de lait de phacochère, gardant pour lui le lait de gazelle.

Les cavaliers firent demi tour.  Ils ne remarquèrent pas le cheval ailé quand celui-ci survola leur groupe.

Le jeune homme rejoignit l’haridelle que lui avait attribué le Roi, enfila ses vieux vêtements, et attendit que les cavaliers arrivent à son niveau.

Quand les chevaliers virent le jardinier dans la même fâcheuse posture qu’à l’aller, ils se  moquèrent de lui ouvertement, ne ménageant pas leurs sarcasmes. L’infortune rencontre rarement la pitié sur sa route ! Ah, les nobles personnages que voilà !

La joie des tristes Sires fut de courte durée. Tout comme la belle assurance qu’ils affichaient en passant les portes de la ville elle se dissipa quand ils comprirent qu’ils avaient été bernés. En effet, lorsqu’ils versèrent le lait dans les yeux du roi, celui-ci au lieu de ressentir le soulagement attendu, poussa un cri de douleur. Le lait de phacochère lui brûlait horriblement les yeux. Le guérisseur, accouru aux cris, considéra le flacon et décréta que la potion rapportée par les chevaliers ne pouvait  en aucun cas être du lait de gazelle.

Ce manquement à leur mission avait tout d’une trahison, et n’allait pas rehausser leur prestige, aux yeux du Roi, fût-il aveugle !

La princesse intervint une nouvelle fois auprès de son père, elle le pria d’accepter de tester le lait que son mari, qui venait d’arriver, lui avait rapporté.

— Que me racontes-tu là ? s’exclama le roi. Mes plus fidèles amis sont allés au bout du monde et n’ont pas trouvé de lait de gazelle, comment veux-tu que ton mari, qui n’a réussi qu’à s’embourber au champ des batraciens, d’après ce qu’on m’a rapporté, puisse être en  possession de mon remède ?

 Vous pouvez toujours essayer, père, insista la jeune femme. Que risquez-vous ?

— Ah fille entêtée, apporte-moi ce lait !  Je doute qu’il me soigne… nous verrons bien ce qui arrivera.

La princesse sortit de sa poche le précieux flacon, le réchauffa dans ses mains avant de faire couler quelques gouttes dans chacun des yeux souffrants de son père. En dépit de ses doutes le roi recouvrit la vue.

— Ma fille, tu es mon ange gardien, s’écria le Roi, tu m’as rendu la vue ! Je ne saurais supporter plus longtemps de te voir vivre dans une cabane. Retourne dans tes appartements,  avec ton mari, mais arrange-toi pour que jamais il ne paraisse devant moi !

Carmen P.

À suivre….

 

Prince téméraire 6

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Le lendemain matin, lorsque le jardinier du Roi vit ses plates-bandes et sa roseraie saccagées, il ne put contenir sa colère et la reporta sur le jeune homme qu’il tenait pour responsable. Rouge d’indignation, il l’accusa d’avoir manqué de vigilance, n’était-il pas aux premières loges pour stopper toute intrusion sur le domaine !

— Est-ce ainsi que tu surveilles le jardin ? Les fleurs sont écrasées comme si un cheval les avait piétinées ! N’as-tu donc rien entendu ?

— Un cavalier est venu, cette nuit, mais je n’ai rien pu faire, il est passé tel l’éclair. 

La princesse qui avait entendu des éclats de voix dans le parc, et qui voulait surtout dévisager l’homme dont elle avait eu le tort d’ignorer l’existence depuis des mois, s’approcha et intervint :

— Pourquoi accuser votre aide-jardinier ?  Je n’imaginais pas que vous puissiez le prendre comme votre souffre-douleur. Si vous avez subi des dommages, avant de vous en prendre au premier venu, venez m’en parler. Voici de l’argent, dit-elle en lui tendant une  bourse, achetez tous les plans dont vous avez besoin pour refaire les plates-bandes et, gardez le reste pour vous, mais je ne veux plus de telles démonstrations de colère sur ce domaine.

Le jardinier retrouva instantanément son calme. La bourse semblait bien pleine, il pourrait réparer les dégâts et il lui resterait de quoi agrémenter le quotidien de sa famille. Finalement, cette histoire, à premier abord contrariante, s’avérait bénéfique.

Quelques jours plus tard, alors que la lune suspendait  son croissant au pignon de la plus haute tour du palais, la princesse se rendit à la cabane. Pour elle Jovan oublia les conseils de prudence du roi et ôta ses vêtements de misère. Ils parlèrent longuement, mais leurs confidences, seule l’essence du cèdre en garde le souvenir. Il n’y avait plus de jeune paysan, plus de princesse, ils se montrèrent l’un à l’autre tels qu’ils étaient vraiment, deux êtres jeunes, amoureux de la vie, amoureux l’un de l’autre, et qui espéraient construire un monde à l’image de leurs idéaux.

Au moment de partir, avant que l’aurore ne commence à dissiper la nuit, la princesse confia  au jeune homme un anneau d’or : 

— Cette bague, dit-elle,  je te la laisse en gage de mon amour. Je n’épouserai personne d’autre que toi. Fais-moi confiance, ce sera peut-être long, mais nous pourrons, un jour, vivre ensemble aux yeux de tous ! 

La princesse savait son père très aimant, il lui faudrait faire preuve de persuasion pour qu’il accepte de se séparer d’elle. Elle prévoyait de nombreuses lunes de patience  avant de voir tomber toutes les résistances du vieil homme face à l’inconnu… Cet inconnu qui avait pris l’apparence de Jovan et dont le Roi douterait des qualités. Il en douterait jusqu’à ce qu’il soit convaincu de la sincérité et des valeurs morales de celui qui prétendrait vouloir épouser son enfant devenue femme… Li- Anne ne doutait pas, elle avait lu dans le cœur du jeune homme, alors elle était fermement décidée à se servir de toutes ses armes de fille adorée pour  persuader son père.

Son père avait quitté son ermitage royal et séjournait justement dans la vallée. Chaque jour il dut affronter les demandes incessantes de sa fille.

À trop aimer son enfant on la rend capricieuse. Elle veut  jouer au jeu des prétendants au mariage. Pauvre chérie elle ignore que souvent le mariage ne tient pas ses promesses, que ce n’est pas un jeu !  

La jeune fille cajola son père, elle le supplia, elle se mit en colère, elle bouda, elle pleura… le Roi ne put résister longtemps, il capitula au bout de quelques semaines et  donna l’ordre de faire fondre une orange d’or puis il invita, comme il était de coutume dans le royaume, tous les jeunes gens de riches familles à défiler devant sa fille.

Une estrade avait été montée dans la cour, la princesse y était assise sur un trône, l’orange posée sur un guéridon devant elle. Avec une attention feinte elle considérait les prétendants qui se succédaient. Le roi caché derrière une tenture, s’attendit, plusieurs fois, à ce que sa fille propose l’orange à certains jeunes gens qu’il trouvait  particulièrement beaux et élégants ; c’était le geste attendu, le geste par lequel la princesse révèlerait son choix. 

L’orange ne bougea pas de la table. On fit défiler les ouvriers, l’orange ne bougea pas. On fit défiler les paysans, l’orange ne bougea pas. Personne ne convenait à la Princesse et le Roi commençait à retrouver le sourire. On annonça alors  au roi que ne restait plus, dans le royaume, qu’un pauvre étranger qui n’avait pas de nom. 

— Qu’il passe dit le roi, désormais certain que la menace du mariage était écartée. Il imaginait déjà la Princesse revenant  à son bras au château.

Son soulagement fut de courte durée, le roi blêmit lorsqu’il vit que la princesse venait de tendre l’orange à un jeune homme habillé comme un paysan et portant sur sa tête une cagoule douteuse d’où ne dépassait aucun cheveu. Tout en lui était le contraire de ce qu’il espérait pour sa fille. Le port de ce jeune homme n’avait aucune élégance, il baissait les yeux vers le sol. Tout dans son attitude évoquait la fourberie ou les mauvaises manières.

C’en était trop, autant pour la foule que pour le Roi.

Une exclamation s’éleva des rangs des courtisans :

— C’est une erreur, l’orange a échappé des mains de la Princesse, il faut recommencer le défilé !

On recommença le défilé.  Tous les candidats se présentèrent à nouveau, une fois, deux fois, trois fois… et toujours la Princesse désignait le plus miséreux. Le doute n’était plus possible.

Le roi se sentait humilié devant la Terre entière, il était aussi très malheureux alors, pour la première fois depuis la naissance de sa fille, il se mit en colère :

— Tu me déshonores ! Vas au Diable !  Disparais de ma vue ! Pars avec ce misérable et ne reviens plus !

Sans dire un mot, la Princesse descendit de l’estrade, prit la main de l’homme qu’elle avait choisi et avec lui partit… en direction de la cabane du Parc.

 

à suivre…

 

Erin (Carmen P.)

 

 

Prince téméraire 5

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Le lendemain matin des exclamations le réveillèrent :

— Un vagabond ! Un pauvre hère dans le jardin du Roi ! Comment a-t-il pu pénétrer dans le domaine ? Allons, réveillez-vous et sortez de là !

Le garçon émergea de sa couchette de fortune. Devant lui se tenait un homme, une bêche à la main, il avait des allures de jardinier et il l’était en effet. Sa mission était d’entretenir le domaine. Il s’en acquittait fort bien, cela, Jovan l’avait remarqué alors qu’il survolait la ville… Lorsque ce brave homme vit le visage de l’individu qu’il avait pris pour un mendiant – un invité indésirable qu’il s’imaginait déjà devoir déloger avec l’aide des gardes – il ne put s’empêcher de rire. L’hilarité du jardinier Jovan la savait due à cette cagoule couleur chair qui lui moulait le crâne et que la terre humide avait maculée.

— Ha, ha, ha, une tête d’ange et des habits de gueux ! Ha, ha, ha… pas un poil sur le caillou ! En fait de tête d’ange tu as plutôt une tête d’œuf, aussi lisse que les  coquilles des œufs de mes poules et tu me parais bien inoffensif ! Mais Dieu, que tu es drôle !

— Excusez-moi si je vous ai effrayé. Ne vous fiez pas à mes vêtements, et surtout ne me chassez pas. J’ai besoin de votre aide car j’ai atterri ici par hasard et je ne connais personne. Comme vous semblez vous en être rendu compte vous n’avez rien à craindre de moi. Prenez moi à votre service en échange de nourriture… quelques morceaux de pain et des légumes du jardin me suffiront, je saurai me montrer frugale.

 Le jardinier était un homme bon, il consentit à garder le jeune homme, il le surnomma «  Tête d’ange », à cause de son crâne dénudé qui l’avait tant amusé. 

Tête d’ange devint donc l’apprenti du jardinier. Avec lui, toute la journée il bêchait, sarclait, émondait, arrosait… La nuit il dormait dans une cabane qu’il avait construite entre les branches d’un cèdre, il aimait le contact avec la nature, le parfum de la végétation endormie… il découvrit bientôt que la vue qu’il avait du château n’était pas dépourvue d’intérêt, non plus !

Le soir dans l’encadrement d’une fenêtre il apercevait une jeune fille, c’était la fille du Roi, elle admirait le parc et s’imprégnait de l’essence des arbres avant de s’endormir. De son  refuge Jovan  l’observait… et il se mettait à rêver.

Il la contemplait en silence, il respirait autant la nature environnante que l’aura de sa délicate présence. Il était  les yeux de la nuit. Mais bientôt rêver ne lui suffit plus ; il fallait que la princesse le voit, non pas comme un misérable mais tel qu’il était vraiment. Ils s’étaient déjà croisés au détour d’une allée, mais la jeune fille n’avait pas levé les yeux sur un jeune homme  à l’apparence aussi négligée. 

Un soir, Jovan alluma une lampe, il brûla à sa flamme un des poils du cheval, celui-ci se matérialisa aussitôt devant lui. Le jeune homme ôta ses habits de misère, sauta sur l’échine de son ami qui se mit à galoper sur la pelouse.

La princesse était à sa fenêtre, son étonnement fut grand de voir, sous les rayons lunaires, un bel homme resplendissant de puissance et chevauchant Pégase. Elle se demanda si la scène était bien réelle, mais elle vit le jeune homme se diriger vers la cabane du vagabond et se couvrir de la vieille pelisse rapiécée de l’apprenti jardinier. Elle comprit !

 

À suivre…

Prince téméraire 4

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La fuite

Par quel mystère le roi fut-il averti dans son sommeil ? Personne ne saurait le dire.

 Toujours est- il qu’il se précipita, en tenue de nuit, vers la salle de la fontaine d’argent, il sauta sur son âne et engagea la poursuite. Le bourricot fusait à une telle vitesse qu’il ne tarda pas à rattraper les fuyards.

— Jette l’étrille, vite ! dit le cheval à son cavalier.

Dés que l’étrille atteignit le sol, une forêt d’épineux se mit à croître instantanément. Son volume impressionnant  stoppa net l’avancée de l’âne qui, malgré les coups d’éperon que lui donnait le vieil homme,  préféra ne pas déchirer sa robe.  Il entreprit de contourner l’obstacle puis il  redoubla d’ardeur de sorte qu’il arriva rapidement  à la hauteur des deux amis.

— La paille, jette-la maintenant ! ordonna le cheval 

Les brins de pailles dans leur chute étincelaient sous le soleil matinal et leurs aiguilles d’or, en arrivant au sol se transformèrent en pieux qui s’enfoncèrent profondément dans la terre et séparèrent l’âne du cheval aussi sûrement que l’auraient fait les barreaux d’une immense porte de prison. Une nouvelle fois le Roi dut contourner l’obstacle pour mieux avaler ensuite la distance qui le séparait du jeune homme. Il arrivait à son niveau, il n’était plus qu’à une longueur de bras du jeune homme qui crut sa tentative de fuite terminée et son rêve de liberté envolé.

— Fouette, fouette l’air avec la cravache !

Avant que la main du vieil homme ne s’empare de son bras, le garçon donna un vif coup de cravache, et un large fleuve vint séparer le fuyard de son poursuivant. Ce monument d’eau  s’étirait du levant au couchant et sa profondeur formait comme un tunnel aquatique qui de la terre montait largement au-dessus des nuages. Cet obstacle était infranchissable, incontournable, le roi le comprit aussitôt. 

— Arrête-toi mon enfant, ne pars pas sans m’écouter, il y a quelque chose que tu ignores et que tu dois savoir ! 

Le son parvenait au jeune homme comme porté par l’onde du fleuve. Il ralentit sa monture et tendit l’oreille.

— Regarde ton reflet dans l’eau, mon fils. Tu verras que ta chevelure est devenue  d’or et que ton regard d’argent est aussi tranchant, aussi magnétique qu’une lame qui aurait la quintessence de l’esprit des océans. Voile-toi la face et abaisse les paupières  si tu ne veux pas t’attirer des ennuis. La vie en bas est sans pitié !

Après avoir prononcé ces paroles, le vieil homme fit demi tour et repartit en direction de la montagne. Il formula mentalement des souhaits de protection pour cet enfant téméraire et rassuré par ses pensées de paix il laissa un sourire expirer sous sa barbe. 

Le jeune homme descendit de cheval, s’approcha des eaux miroitantes du fleuve. Enfin,  il se vit tel que les eaux des fontaines l’avaient transfiguré. Terrible image ; il était aussi beau et étincelant qu’une statue en métal précieux. Le vieil homme n’avait pas menti, il fallait cacher cette anomalie. Comment ? Le garçon désemparé regarda autour de lui, c’est alors qu’il aperçut au loin un mendiant. Il se dirigea vers lui et, en échange de quelques pièces d’or, l’homme lui céda son vieux manteau rapiécé. Le jeune homme l’enfila par-dessus ses luxueux vêtements, puis il enfonça sur sa tête un bonnet de peau. Ce bonnet était tellement moulant et masquait si bien tous ses cheveux d’or, qu’on aurait pu le croire chauve. Deux précautions valant mieux qu’une, il rabattit en plus la capuche du manteau et la fit descendre jusqu’à l’arête de son nez. De son visage on ne voyait plus que les ailes du nez, la bouche et le menton.

 Le voyage fut long ; les chevauchées  de jours étaient entrecoupées de nuits à la belle étoile… Après une étape  particulièrement épuisante à cause de la faim qui lui tenaillait le ventre – il n’avait prévu aucune solution magique pour palier à la faim qui ne semblait pas être un problème pour son cheval -,  une ville fortifiée attira son regard. Elle lui apparut posée sur une vallée d’ocre enluminée par la magie du soleil couchant. Il demanda à son cheval ailé de s’approcher, de survoler discrètement la citadelle. Un parc magnifique où s’étalaient les frondaisons d’arbres plus que centenaires fascina le jeune homme. C’est là qu’il demanda au cheval de le déposer. À l’ombre de la végétation dense de ce parc il serait en sécurité.

Dans ce jardin majestueux se dressait un manoir, le jeune homme reconnut, au dessus de la porte, les armoiries de son père adoptif. Ainsi, il avait une nouvelle fois choisi les terres du vieil homme ! Se pourrait-il qu’habite ici la fille du roi ? Le roi, lui avait longuement parlé d’une fille dont il vantait les qualités de coeur et la beauté.

 Le jeune homme, se sentant en sécurité, renvoya son cheval sur ces mots :

 — Reprends ta liberté mon ami, va où bon te semble. Je garderai de toi ces quelques poils de ta crinière et, lorsque j’aurai besoin d’une monture je te rappellerai.

 Il faisait déjà nuit, le jeune homme se pelotonna sous un buisson et il s’endormit.

 

Carmen P. (Erin)

 

À suivre…

Prince téméraire 3

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Heureux d’avoir entre les mains le remède à la cécité du roi et ignorant avoir débarrassé la montagne de ses créatures maléfiques, le jeune homme reprit allégrement le chemin du château.  Les brebis qui le précédaient n’avançaient guère vite, de sorte que, porté par son élan, il se retrouva plusieurs fois au milieu du troupeau… l’envie lui prit alors de sauter.  Si quelqu’un avait observé la scène, à ce moment là, il aurait vu  un espèce de pantin dansant et sautant parmi les moutons.  Jovan se savait seul dans la montagne, seul et libre  de donner libre cours à sa joie sans craindre les regards, toujours prompts à se moquer.

Dès que le troupeau fut à l’abri dans la bergerie le garçon se précipita dans les appartements de son protecteur. Il lui tendit un fruit et lui demanda de le manger sans poser de question. Comme par miracle, au fur et à mesure que le roi savourait les quartiers d’orange, la vue de son œil gauche devenait plus nette.

— Maintenant, dit le garçon, je peux vous donner la deuxième orange et votre œil droit guérira lui aussi, mais, en échange, entendez ma requête, donnez- moi les deux clés qui sont encore accrochées à votre ceinture !

Tout à l’impatience de recouvrer une vision parfaite, le roi n’hésita pas un instant. Lorsqu’il lui tendit les clefs, Jovan crut remarquer que le vieil homme souriait. 

Ne dirait-on pas qu’il  me lance un clin d’œil malicieux ?

La curiosité du jeune homme allait enfin être satisfaite !

Les portes s’ouvrirent non pas sur des trésors mais sur les salles des fontaines… des fontaines d’eaux vives protégées comme des merveilles par des animaux féériques. Dans la première salle un cheval ailé se reposait auprès d’une source dont l’eau brillait comme de l’or. Le jeune homme s’en approcha, il se pencha, ses cheveux entrèrent en contact avec le flot et ils se couvrirent de reflets d’Or.

Dans la dernière salle, un âne aux ailes déployées semblait prêt à s’envoler  à tout moment. Il était le gardien de la fontaine des eaux d’argent. Cette fois encore, le jeune homme se sentit irrésistiblement attiré par l’onde précieuse, il la recueillit dans le creux de ses mains. L’eau était fraîche il s’en aspergea le visage. Deux gouttes perlèrent et dans ses yeux vinrent se noyer. Il cilla sous la sensation d’un picotement. Son regard, tout à coup, s’illumina d’un éclat lunaire qui vint renforcer la détermination naturelle de ses yeux gris-bleu.  Ces transformations, Jovan ne les remarqua pas lui-même mais elles ne passèrent pas inaperçues auprès du roi. Elles étaient le signe d’un baptême spécial que le vieil homme avait permis, un don que le jeune homme portait avec beaucoup d’innocence mais qui ne manquerait pas d’attirer la convoitise.   

À l’abri des murs du château de la montagne, sous l’attention toute paternelle du roi et celle pleine de prévenance et d’amitié de son valet,  la vie s’écoulait sereine et le garçon vécut des jours heureux. Il sut se rendre  utile, le travail ne manquait pas.  Parfois il prenait sa houlette et partait accompagner le troupeau.  Avec les bêtes il s’enivrait de l’air des alpages. Le roi était un grand érudit et il aimait  instruire son fils lors des longues soirées au château. Ainsi s’écoula un temps où Jovan accumula des connaissances. Il apprit facilement, car sa mémoire était prodigieuse, et le roi commença à redouter le jour où il n’aurait plus rien à  transmettre à son protégé. L’accablement marquerait cette date, mais le roi était sage il savait que la jeunesse ne peut se satisfaire de vivre au rythme d’un vieil ermite. La vie de Jovan devait s’accomplir, il lui dirait avant de prendre garde à son apparence, combien le monde est cruel et sème le trouble dans les esprits… mais cela pourrait bien attendre encore quelques jours !

En effet, plus vite que l’angoisse du roi ne le laissait présager, cette vie privilégiée commença à devenir pesante pour le jeune homme. Il aurait aimé  rencontrer d’autres personnes, découvrir la ville, pourquoi pas. L’animation qui y règne doit être passionnante comparée à l’ennui des jours cousus de petits bonheurs comme il le connaissait dans cette montagne, sans jamais l’avoir laissé paraître aux yeux de quiconque ! 

Un matin dès le lever du soleil, le berger se rendit près de la fontaine d’or où l’attendait le cheval qui était devenu son confident. Quand il lui fit part de son intention de quitter le château le cheval se cabra de joie et lui fit entendre d’ un hennissement.

— J’attendais ce moment depuis ton arrivée au château. J’en ai assez d’être une gargouille de fontaine, de brimer mon élan, de faire comme si j’ignorais avoir des ailes ! Mais je dois te dire que le Roi ne nous laissera pas partir facilement, il enfourchera l’âne et cet animal est plus rapide que moi…

— Que faut-il faire alors pour réussir à nous enfuir ?

— Ignores-tu que dans les contes, des objets magiques nous tirent de toutes les épreuves !

— Des objets magiques ? Je n’en connais pas !

— Eh bien, prenons au hasard,  une étrille, une poignée de paille et une cravache… ça fera l’affaire !

Le jeune homme ne se posa pas plus de questions, le cheval semblait s’y connaître en matière de protection magique,  il lui laisserait volontiers  ce domaine tandis que lui ne se fierait qu’à son intuition. Bien des aventures lui avaient appris à composer  avec les  caprices du destin ; en cas d’ennui il suffit de ne pas se laisser impressionner, de garder à l’esprit l’image claire de ce qu’on désire et d’aller de l’avant. Il se hâta de réunir les trois objets magiques, le cheval refusant de partir sans ces accessoires, puis il sauta sur le destrier et s’envola.

À suivre…

 

Prince téméraire 2

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Résumé : Un jeune homme pauvre a quitté la maison de ses parents en espérant trouver fortune. Après une longue et pénible marche, il arrive devant un château. Le maître des lieux lui ouvre la porte et lui demande ce qu’il vient chercher ici.

— Un gîte et un couvert, Monseigneur. Je suis épuisé d’avoir tant marché depuis des jours ! En échange de votre hospitalité, si vous me le permettez,  je vous servirai tel un domestique et je vous en serai reconnaissant tel un fils.

— Vois-tu, déclara le vieil homme après avoir réfléchi, je pourrais te prendre pour fils, mais il faudrait avant cela que tu te couches sur le ventre et que tu supportes sans broncher que je  t’administre des  coups de bâton. Ensuite, en fonction de ton attitude, il se pourrait que je  répondre favorablement à ta proposition. Le courage dans l’épreuve est la première qualité que j’attends de celui qui souhaite me succéder. Je n’ai pas de fils et j’aurais bien besoin des  services d’une personne de confiance. Acceptes-tu  l’épreuve ? Si tu la refuses  je ne t’ouvrirai pas ma demeure et tu pourras rebrousser chemin.


—  Donnez m’en dix si vous voulez, mais acceptez de me prendre pour fils, répondit le jeune homme.

Il n’avait aucunement le désir d’endurer la souffrance, il acceptait l’idée de se prêter à ce qu’il considérait comme un jeu sadique simplement parce qu’il était en mesure de duper le vieil homme. Il avait remarqué des sacs bourrés de paille, il s’empara de l’un d’eux et  le mit sur son dos. Ainsi protégé il s’étendit sur le sol.

— Es-tu prêt ? interrogea l’aveugle.

—  Oui, répliqua le jeune homme d’une voix déterminée. 

Le vieil homme leva son bâton et le laissa retomber sur sa victime. Le choc fut vigoureux, et retentit en même temps que le cri de douleur qui l’accompagnait.

 — Aïe !

Même geste violent répété.
 

— Aïe, Aïe !

Encore une fois.
 

— Aïe, Aïe, Aïe, vous allez me tuer, ne frappez pas si fort ! Stop ! Trois coups c’est bon, on en reste là.
 
Sur ces paroles le jeune homme se releva, envoya le sac de paille au loin d’un coup de pied. Le vieil homme le prit par les épaules, tâta son dos comme s’il voulait vérifier que ses coups n’avaient occasionné aucune fracture, puis il le serra dans ses bras. Ensuite il lui confia son trousseau de clefs après en avoir ôté deux.
 
—  Ces deux-là me sont réservées. Après le repas, tu pourras commencer à explorer les salles dont je t’ai confié les clés… Tu as de quoi t’occuper et t’émerveiller mon fils !

Piqué par la curiosité, le nouveau protégé s’empressa d’ouvrir  chaque salle dont il avait la  clef. Dans la première il découvrit des objets en argent. La seconde contenait des monticules de pièces d’or. La troisième cachait des coffrets emplis de perles fines. La quatrième était l’écrin géant des rubis. Au fur et à mesure de ses explorations le jeune homme allait d’émerveillements en éblouissements, les portes abritaient des joyaux, tous plus précieux les uns que les autres. Dans la dernière salle dont l’accès lui était autorisé, brillaient des diamants.

Que pouvaient contenir de plus précieux encore les pièces interdites ?

 Il manifesta une joie toute juvénile face à tant d’abondance. Espérant que son enthousiasme allait toucher le vieil homme, il usa de mille stratagèmes pour tenter de convaincre son mystérieux bienfaiteur de lui accorder sa confiance et… les deux clés restantes du trousseau. 

Rien n’y fit. Sous sa barbe le vieil homme souriait. 

—  Plutôt que de me questionner inutilement, va rassembler mes moutons, cela fait si longtemps que je ne les ai pas sortis. Ils ne connaissent plus le goût de l’herbe verte des prés. Tu peux les conduire partout, mais un conseil, évite le vallon des fées. L’herbe y est particulièrement tendre, mais sache que ce ne sont pas des fées que tu y rencontreras mais des sorcières. Elles sont trois et se jouent des hommes, crois moi, je sais de quoi je parle, ces trois folles m’ont arraché la vue. 

Le jeune homme glissa une flûte à sa ceinture, saisit un bâton et alla au bercail où attendait le troupeau. En avançant vers les pâturages le berger se demandait  pourquoi il priverait les brebis de l’herbe la plus tendre. Il était sans crainte, fées ou sorcières ne l’intimidaient pas. N’avait-il pas déjà gagné la confiance d’un vieil homme hargneux qui l’avait  accueilli par des coups de bâton !  Les bêtes, elles, étaient fébriles et affamées, après tant d’années où elles avaient dû se contenter d’herbe sèche.  Elles aspiraient à savourer l’herbe la plus grasse, la plus tendre, la plus abondante et elles s’y dirigeaient spontanément. Les retenir, les conduire dans une autre direction relevait de l’exploit. Jovan n’avait pas envie d’une épreuve de force avec des animaux qui savaient exactement ce qui était bon pour eux. Peste soit des recommandations qui sèment le doute dans les esprits !   

C’est ainsi que les moutons purent s’en donner à cœur joie, aucun ongulé n’éprouva le besoin d’aller chercher fleurette plus douce ailleurs que sur ce vallon lumineux, et le berger, lui, put s’asseoir tranquillement à l’ombre d’un arbre. Il sortit sa flûte et entama un air joyeux.

Attirées par ses notes, trois jeunes sorcières arrivèrent bientôt et elles se mirent à danser, frénétiquement. Après une première danse, elles hélèrent le jeune homme.

— Eh, joli pastoureau, on aimerait jouer avec toi, si les défis ne te font pas peur !

Tu vas jouer de la flûte et nous nous danserons. Si tu tiens le coup plus longtemps que nous, ton désir le plus cher sera exaucé, si c’est nous qui gagnons, tu devras nous céder tes yeux. 

— Je suis d’accord, répondit le berger qui  dans son village n’avait pas d’égal  dans l’art de jouer de la flûte, mais il se garda bien de s’en vanter auprès des  sorcières.

S’ensuivit une folle sarabande ; le garçon jouait, les fées dansaient. Il joua de plus en plus rapidement, les fées suivirent le  rythme… un certain temps, mais danser de plus en plus vite ne tarda pas à les épuiser. Elles en avaient pourtant de l’énergie les diablesses, mais Jovan avait plus de souffle qu’elles n’avaient de pouvoirs !

— Arrêêête…on n’en peut plus ! supplièrent-elles, haletantes. C’est à peine si elles parvenaient à parler.

— Je cesserai de jouer, Mesdames, seulement si vous me rendez la vue à mon père. Vous le connaissez je crois ? 

— Est-ce cela ton désir le plus cher ? demandèrent les sorcières étonnées.

— C’est mon désir et vous n’avez pas à discuter ou  tenter d’en connaître la raison. J’ai relevé le défi. Je l’ai gagné. Vous devez exaucer mon souhait aussi étrange qu’il vous paraisse. 

— En effet, gémirent-elles, alors va près du vieux chêne, tu apercevras une grotte, c’est notre demeure. Ce que tu cherches est sur l’étagère. Tu verras deux oranges. Emporte-les et donne-les à ton père, quand il les aura mangées, il recouvrira la vue. Par contre, en entrant chez nous reste silencieux, n’effraie pas nos enfants, elles risqueraient de prendre peur et le Diable seul sait ce qu’elles pourraient faire.

Le jeune homme n’attendit pas davantage d’explications, il partit aussitôt. En courant, il se précipita vers la grotte. Toujours courant il entra. Il  courait et frappait le sol et criant. Il vit les deux oranges d’or et s’en saisit. Il sortit toujours courant, frappant et  hurlant à pleins poumons. Les enfants des sorcières, réveillées n’eurent même pas le temps de voir qui était entré, elles se mirent à hurler aussi et, prises de panique, sautèrent dans le feu… Un peu plus tard quand les sorcières arrivèrent chez elles, elles retrouvèrent leurs filles  carbonisées… et toutes sorcières qu’elles fussent, elles se tordaient de douleur en gémissant :

— Malédiction, crièrent-elles, nous avons tellement semé la terreur dans la région que le sort nous punit horriblement en retour ! Il ne nous reste plus qu’à fuir cette grotte de malheur !

Toutes trois partirent. En les voyant de loin, on ne reconnaissait plus les fées agiles qui si joliment dansaient. Le chagrin les avait métamorphosées en vieilles femmes que le poids du chagrin courbait. Sans doute marchent- elles encore, car leurs petits pas fatigués n’ont pas pu  les conduire bien loin. D’ailleurs, nulle part sur terre n’existe pour elles, maintenant,  un  lieu où  danser leur soit  possible.

 

à suivre…

Prince téméraire

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(illustration de Killian Pennarun – non libre de droit)

 

C’était une bien curieuse montagne, elle semblait inaccessible… d’ailleurs, de mémoire d’homme dans le village, personne ne s’était jamais aventuré au-delà de la forêt de sapins qui marquait l’entrée d’un territoire que l’on disait maudit. Les conifères formaient une barrière naturelle, sombre quelle que soit la saison.

Un chemin escarpé partait du village, mais nul ne l’empruntait, aucun pas n’osait affronter les ronces, repousser la végétation serrée, pour tenter d’atteindre les cimes, et enfin comprendre le mystère du lieu.
De la vallée, on apercevait des pics blancs, telles des lances ils transperçaient les nuages. On prétendait qu’un château aurait été creusé dans la roche, que ses salles seraient d’anciens habitats troglodytiques et l’on disait même que les pics, qu’on pouvait apercevoir du hameau, par temps clair, n’étaient autres que les tours du château.

 

Loin de là, dans une région voisine, vivait un jeune homme qui depuis sa naissance n’avait connu que  misère et privations. Il  rêvait  de s’affranchir de la pauvreté et était résolu à partir chercher, de par le monde, la fortune que la vie ne lui avait pas donnée au berceau.
Rien ne l’aurait détourné de son projet hasardeux, ni le regard de son père, ni l’amour de sa mère. Sa décision était prise, il ignorerait les dangers, ou alors, il les affronterait au moment voulu. D’ailleurs, à l’heure du départ et des adieux, il ne voulait même pas penser aux épreuves qui l’attendaient.

Au revoir chers parents, fort de votre amour je pars à la découverte d’une vie moins misérable et je vous reviendrai riche.  Avec vous et nos amis je partagerai ma  fortune… gardez confiance, je vous aime !

Il marcha par monts et par vaux, rien ne l’arrêtait. Un jour, il arriva dans un village. Derrière la chapelle, il découvrit  un chemin qui l’intrigua. Il s’y engagea bien que le passage ait été envahi par les ronces.  Il lui fallut gravir un sentier d’abord escarpé mais qui devint rapidement abrupt. Il dut poursuivre l’ascension à quatre pattes, puis l’expédition se transforma en escalade, à mains nues…  enfin il arriva au sommet d’où il put apprécier le chemin parcouru et admirer le paysage en contre bas, mais quelle ne fut pas sa surprise  lorsqu’il découvrit qu’il se trouvait devant l’entrée d’une demeure impressionnante qui semblait taillée dans la roche et dont il ne soupçonnait pas l’existence depuis la vallée.

Un château, ici ?

Il souleva un anneau de métal qui résonna lourdement sur la porte. Un vieillard apparut au bout d’un  temps qui lui parut une éternité. L’homme était aveugle et portait à sa ceinture un trousseau de clefs.
— Voilà un jeune homme bien téméraire de s’être aventuré jusqu’ici où personne ne vient jamais ! Mon serviteur, qui t’a observé par le judas, m’a dit que tu es jeune et que tu te présentes sans arme. Pourquoi viens-tu troubler ma retraite ? Qu’attends-tu de moi ?

 

à suivre

La fille du puits

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 La fille du puits

 

 

Assise sur le banc de bois elle s’ennuie Marion qui attend ses parents ; ils  ne
sont pas encore revenus des champs. Ses pieds, si petits,  ont laissé tomber les sabots, ils ne touchent pas le sol de terre battue et s’agitent sous
la table. Peu de lumière dans la pièce où vit la famille, on devine une salle simplement meublée de lits de coin, d’un coffre et d’une armoire. Le feu anime les murs d’ombres mouvantes, dans la
marmite la mère a laissé mijoter le repas du soir. Seule l’odeur du lard emplit la maison, et l’enfant patiente alors que gargouille son estomac. Le chien laisse entendre des grondements ;
il ressent l’angoisse de l’enfant, il suit son  regard et tente de repousser l’obscurité qui s’installe.

Les doigts de la fillette s’aventurent sur la table et volent des  miettes à la croûte du
pain que les femmes du village ont cuit ce matin dans le four de la cour.

Rassurée  par la surveillance du chien elle se lève et décide de marcher. Une chanson lui
revient à l’esprit et elle l’accompagne de ses pas :

Trois pas du côté du banc

Et trois pas du côté du lit

Trois pas du côté du coffre,

Et trois pas. Revenez ici.

Sa chorégraphie la distrait quelques minutes, mais l’ombre grandit et papa et maman ne sont toujours pas là !

Marion regarde dans la cruche elle est vide, alors elle la prend et va vers le seau pour la remplir. Le seau lui aussi est
vide.

« Je suis assez grande pour le remplir, hein Kador, dit-elle à son chien, maman n’aura pas besoin de le faire, elle sera
contente ! »

Marion se glisse sous la partie basse de la porte et le vent d’hiver s’engouffre dans la pièce.  Le seau vide est déjà bien lourd pour elle et son bois frotte contre ses mollets. Arrivée au puits elle se penche par-dessus la margelle car il lui semble
entendre une voix, la voix de sa mère.

« Maman ! »

Le vent souffle plus fort et l’enfant se penche davantage. Elle entend distinctement :

« Va dire à la fille de ta fille, qu’elle aille dire à la fille de sa fille  qu’elle
apporte le pain au four ! »

En face d’elle sur la margelle, un lutin au visage de petit garçon la regarde, un nuage passe et l’instant d’après c’est un lièvre qui
détale et l’enfant a disparu.

 

(à suivre)