Colette en quelques tableaux

Colette posant sur un hamac

Colette a créé un Pays des Merveilles

vers lequel elle n’a jamais pu retourner

— un monde de saveurs et de sensations

dont adulte elle a entretenu la souvenance

par pluie de mots sur les jeunes pousses —

.

Colette – voluptueuse fleur de l’enclos

de Sido – s’est fanée au bord d’un autre jardin

L’eau de Saint Sauveur était devenue encre

à la demande de Willy qui non content

d’avoir pris sa main convoitait sa plume

.

Près de la glycine une enfant aux longues tresses

a écarté les barreaux de sa volière

elle a dévoré la vie en femme indépendante

emportant une feuille de la rue des vignes

pour remplacer ses racines qui saignent

.

Colette engrenée dans un défilé d’artistes

lors d’une soirée aux Folies Bergère

offre sa plume franche et pudique

aux corps dévêtus afin qu’ils n’aient pas à rougir

autant des regards que de la « pesée de l’air »

.

Le tableau final est une offrande

où les teints de nacre que protègent le lys

et le myosotis resplendissent de poésie

quand Colette de ses mots illumine la vie

qui s’épanouit dans le Jardin des Grâces

.

Carmen Pennarun

Au berceau du silence

Le silence est un jardin dont l’accès est une conquête

il offre sa luxuriance aux éprouvés de la vie

dont le cœur – malgré les épreuves – aspire toujours

à la Paix et est prêt à la partager

.

.Écoutez…

.

ce mouvement continu de vagues

quand une mère d’éternité parle

à son enfant et que le silence

en lents mystères murmurés

accomplit le miracle d’accorder

leurs cœurs à la nuit

.

une danse s’orchestre

au fil des mots décantés jusqu’à

l’apaisement quand le sommeil

monte à l’échelle des anges et

que les bruits partent en voyage

du désert jusqu’en terre Adélie

.

ils partent comblant toutes les faims

ils voyagent rassurant toutes les chairs

aimées — vague après vague

grandies — souffle après souffle

.

ainsi la vie cueille les frissons

des âmes qui se conjuguent

au présent et élèvent leurs chants

jusqu’au chœur des chérubins

.

Carmen Pennarun

Illustration : Tracy Porter

La petite fille de jadis

l

La petite fille de jadis qui descendait la rue

a oublié le prix du pain de deux livres

autant que les sautillements de l’enfance.

Elle avait pourtant prêté son âme au chant

des sirènes mais l’eau du temps a dévalé la pente

plus vite qu’elle. Il est un temps pour grandir

et un autre pour rétrécir. Quand les gestes

deviennent étroits et que les épis d’or

de la pensée ne laissent plus germer

le désir de rejoindre la mer, l’aquarium

de la vie cesse de s’évaser, il ne parvient plus

à contenir les rêves et l’étoilement du ciel

en faille de lumière. Un bond hors de l’eau

reste possible. L’astre lunaire paraphe

la fuite d’un débordement de page.

.

Carmen Pennarun

Le maître à la toile de jeans

I

Elle tient une sébile

mais c’est son coeur

qu’elle présente

dans l’espoir

d’un geste de reconnaissance

dans le désespoir

atteignant son comble

sa beauté, sa chair, ses amours

tiennent dans ce ciboire

qui n’en est pas un

qui n’est pas

il est

don

.

II

Cette peinture,  » La Femme avec deux enfants » d’un peintre du XVIIe siècle appelé « Maître de la toile de jeans » est puissante, déchirante, même.

Des visages s’ éclipsent sur fond noir.

L’Art est un révélateur d’émotions.

Ces émotions, faut-il les regarder en face ou les fuir ?

Ce qui nous retient est aussi ce qui nous éloigne.

Les contraires ont une frontière commune.

Les contraires sont des lisières.

Un pas de côté et on pénètre…

un tout autre univers

où même les caresses

provoquent frissons.

III

La paix se vit à petits pas

nos aînés le savent depuis qu’ils ont déposé les armes

et que de tout ego ils sont blanchis.

La paix est la condition nécessaire pour que leur souffle

puisse repousser l’heure des adieux.

La force du pardon se lit dans les regards de ceux qui abandonnent tout.

Ne reste place que pour l’Amour.

Bientôt la nuit les pénètrera.

La nuit où brillent les yeux des loups

tandis que les aboiements des chiens

poursuivent ce qui reste de vivant.

IV

Je reviens au tableau du Maître de la toile de jeans.

Le regard de la jeune femme me déchire.

Combien de fois, sur Terre, sommes-nous partagés entre un immense amour

auquel on aimerait tout donner et la réalité de la vie qui nous amène à tout sacrifier.

L’amour est un soleil. Autour de lui gravitent des planètes qu’une force maintient

en orbite. Et si les contrariétés de l’existence n’étaient autres que des géodésiques,

le plus court chemin dans l’espace courbe du temps, qui en aucun cas ne remettraient

en cause le pouvoir de l’amour ?

.

Carmen Pennarun

Teinture d’âme

l’eau retourne au ciel

et demeurent les couleurs

que le soleil fixe sur les ailes des anges

.

puissent les rayons d’amour

teindre mes jours

d’une joie indélébile

puisque je me sais

atteinte à coeur

.

la tendresse donnée

est tombée aussi bas

qu’une sombre émotion

on ne distingue plus les hauts des bas

quand l’enfance est passée

laissant des souvenirs décolorés

.

un jour peut-être

des flashes de réminiscences viendront

discréditer ces histoires à faire peur

qu’on aime se raconter

quand – pour construire sa vie et aller de l’avant

– il a fallu détruire l’image du père et de la mère

.

la résilience s’invente des malheurs

ils apportent du vent aux ailes des moulins

que nos tendres Don Quichotte

ont à affronter

.

Carmen Pennarun

Photographie : Déborah Gordon

La nage aérienne du guppy

Aiko Sakamoto – River in the Sky

.

le ciel réfléchit

la nage du guppy

l’air a ses courants

que suit la pensée

.

un jour nous verrons

louvoyer autour de nous

un poisson d’argent

venu transmettre

les bulles muettes

de ses messages d’ eau

.

si l’émotion est vive

et le coeur perméable

ils traceront des ondes

atmosphériques

sur la peau de nos âmes

.

et l’eau sous nos pieds

deviendra au ciel pareille

un univers respecté

qui nous reconnaîtra

.

ce jour là il se pourrait que nous puissions voir notre visage

se refléter dans l’air autant qu’à la surface d’un lac

.

tout pourrait devenir miroir, la feuille comme l’arbre

ou le caillou du chemin et l’autre se verrait en nous

.

Carmen Pennarun

La montée des eaux

Suspendre le temps

Suspendre le temps à l’anneau d’un coeur

au bout de chaque souffle le sentir vibrer

saisir le point ultime de son éclosion

sans briser sa coquille prématurément

ne pas hâter les choses – indicibles –

.

Ecouter le son prodigieux

lorsqu’il se déploie puis déferle

en milliard de paillettes soulevées

puis dispersées qui lentement retombent

dans l’Or de l’Instant

.

Croquer l’instant

Je vous parle depuis le royaume de l’enfance

quand la tendresse coulait comme lait maternel

quelques traits de pastel suffisaient à la saisir

et la richesse venait se nicher dans l’instant

qu’un amour infini bordait jour après jour

.

Caprice

La vie est simple

comme une petite fille presque docile

qui s’accroche à ses rêves

et demeure

sur son âme perchée

.

Accompagnement

Donner la main

à l’enfant que je

ne suis plus. Courir

aux abois une chose

à la fois et je noue

dans la langue d’ici-bas

un mouchoir en guise

de revoir – un signe

.

Soulever le rideau

côté verso

.

Sortir l’invisible

de son corridor de rêve

.

Responsabilité

L’enfant dans l’allée du jardin

s’émerveille d’un rien

et marche vers la rose

.

Le poète voit plus loin

contemplant le ciel

il marche vers l’étoile

.

Pourtant l’enfant

est plus près de l’étoile

que le poète ne le sera jamais

.

Si celui-ci ne remarque

ni la rose, ni l’enfant

quel avenir pour cette enfant

placée derrière deux ombres

qui rament en mondes opposés ?

.

La mère est inatteignable

le père attend à la porte

du ciel ou de l’enfer

il rêve d’aller la chercher

là où elle a sombré

se pourrait-il qu’elle soit

cachée dans les mots

qu’il n’a jamais voulu lire

cachée dans la parole

qu’il n’est jamais parvenu à libérer ?

L’enfant détient la clef

mais elle ne sait qu’en faire

La jeter à l’eau ?

La lancer vers le ciel ?

Cela ne se peut

car l’enfant est la clef

et elle équilibre

la barque

entre deux forces

qui l’aspirent

*

La montée des eaux

La montée des eaux

n’épargnera pas la croix

.

à ses pieds reposaient nos ombres

les voilà englouties

…..

[ Ceci est le début d’un recueil dont le titre sera « Consoler les orages précédé par La montée des eaux ». L’illustration est d’Isabella Werkhoven ]

Blues d’ancre

À Brest, à Rotterdam, ou à Valparaiso

les cargos à la panse lourde abandonnent

leurs charges à l’étrave des remorqueurs

On pense alors aux œuvres vives autour

desquelles ont glissé les bancs de poissons

de toutes les mers du monde    traversées

.

Les corps aussi, le soir venu, se délestent

des courbatures ou du trop plein d’absence

au long cours, parfois à la mer ils retournent

— elle a des bras longs comme des vagues

et dans son limon couleur d’algues   coule

la vie comme une promesse de placenta

.

À quai, ronde des camions par temps

de flaques et de baraquements transis

les rails brillent sous la lumière

des réverbères. Autour, diamantent

les gouttes de pluie tandis que les marins

s’égarent sous la capuche de leurs cirés

.

Attirés telles des lucioles par l’enseigne

d’un troquet proche, ils iront effacer la mer

de leur mémoire et retrouver le zinc tangible

du comptoir sous leurs coudes    las. Dehors

l’horizon s’est éclipsé. Un scooter pétarade

et les goélands s’arrachent un poisson mort

.

L’air de la nuit a des relents de mazout

il use sur les carènes sa patience de rouille

La mer — à perpétuité — élève

ses coquillages. Dans ce paysage, sous l’aval

d’un ciel macadam, échoue la peine humaine

sans que jamais le cormoran ne verse une larme

.

Carmen Pennarun

le 27 mars 2024

TUMULUS

Tumulus est le titre de mon dernier recueil de poésie. Il est sorti peu avant Noël, publié par les éditions Bleu d’encre.

En première de couverture un de mes croquis.

En quatrième de couverture, ce poème :

il faut

un brin d’amour

pour que penche l’herbe

sous l’impulsion d’une roulade

quand la joie à l’âme renverse

la terre aux pieds du ciel

et que l’on goûte la vie par le nectar

des fleurs de trèfle

Carmen Pennarun

.

Le livre compte 185 p.

son prix :18€ auquel s’ajoutent les frais d’envoi

pour vous le procurer envoyez moi un mail si vous souhaitez un exemplaire dédicacé.

carmen.pennarun@wanadoo.fr

vous pouvez si vous habitez la Belgique le commander auprès de l’éditeur Claude Donnay

claude.donnay58@gmail.com

vous pouvez l’acquérir à la librairie Wallonie-Bruxelles, rue Quincampoix à Paris, juste derrière le Centre Pompidou, soit en allant sur place, soit en le commandant.

.

VOICI UN PREMIER RETOUR DE LECTURE :

J’ai lu deux fois TUMULUS ( Ed bleu d’encre, 2023) de Carmen Penn Ar Run, pour mieux m’en imprégner. Cet épais recueil est comme un chant intime, une exploration des émotions présentes et passées. « Où se situe ma présence sur la trajectoire de mes désirs fauves? /ni impuissance ni peur/ elle suit le chemin de la confiance et de la bienveillance/je pose l’émotion sur la barre haute(…) ». Il me semble tenir à la fois du « journal », de fragments de mémoires et de creuset pour les souvenirs engrangés, souvenirs d’enfance et d’autres plus récents. Le langage est clair et doux même pour aborder les choses graves. L’on perçoit une communion véritable avec une contrée, celle qui est faite de sable blanc, d’ajoncs, de fougères, de mystère et de pierres ( la Bretagne), ainsi que les connexions essentielles et l’empathie qui relient l’auteure à la nature, aux arbres en particulier. « C’est ainsi que je me laisse surprendre par une lumière qui met en valeur un arbre. Un seul. Pourquoi celui-là, aujourd’hui ?(…)Il devient l’unique objet de ma visite et je lui accorde, avec gratitude, quelques instants de présence immobile. Nous sommes deux êtres un temps enracinés côte à côte ».

Martine Rouhart

Elle marche

la clef

n’enferme jamais l’amour

elle ouvre pour lui l’espace

à l’intérieur

le refuge s’illumine

et le glacier se réchauffe

.

au-dehors

tant de merveilles

vers lesquelles nous transportent

des milliers d’ailes

.

l’amour en cage

brûle ses barreaux

ils sont les allumettes du désir

qu’il s’accorde enfin

.

je tourne mon regard vers l’enfant

sage endormi en moi

je ne le prends surtout pas par la main

son somnambulisme guide mes pas

loin des sentes d’hésitations

des fourrés d’évitements

du fléau des illusions

.

une progression vers l’harmonie

je sais maintenant qui est l’étoile

***

début janvier

.

dans les corridors de l’existence

s’aventurent

l’adulte et l’enfant

les venelles du rêve

leur permettent de coexister

.

l’enfant n’est pas né de son flanc

il est le fruit de son esprit

– l’éclosion s’est produite

il y a longtemps

le jour où l’adulte (alors enfant)

a vu éclater la confiance

qu’elle avait en ses protecteurs –

.

l’enfant projette autour de la rêveuse

son regard visionnaire

il porte ses rêves pour elle

en cette nuit des quadrantides

où tombent les étoiles

– il les recueille en son âme –

.

l’enfant-fille est de retour il va la présenter à la rêveuse

mais le premier soir elle ne peut entrer dans la maison

les (grands) parents sont là, alors pour une nuit il la confie

à un ami qui vit dans une roulotte

.

le lendemain -seulement – la rencontre a lieu

la rêveuse reconnaît son enfant dépouillée de tout

ensemble ils lissent de leurs doigts ses cheveux

qui reprennent vie et poussent

ils l’habillent

(dans cette maison de garçons il manque un T-shirt pour fille)

.

toute la nuit la rêveuse a cherché un T-shirt avec des paillettes

elle ne l’a pas trouvé

***

surprendre le temps

le suspendre au bout de son coeur

au bout de chaque souffle le sentir vibrer

saisir le point ultime de son éclosion

sans briser sa coquille prématurément

ne pas hâter les choses – indicibles –

son___ prodigieux de son expansion

déferlement de milliers de paillettes

soulevées – dispersées – retombées

l’Or de l’Instant

***

elle marche

son corps défait son esprit

plié en cocotte (minute)

et son âme chiffonnée les suit

jusqu’à ce que le pas coule enfin

libre et que le fleuve irriguant

l’instant devienne plus grand

que maintenant – dans la sérénité

de ce qui adviendra d’ici à là-bas

elle marche

sans calculer son déploiement

déliée de toute attente elle arrive

ses voeux déjà sont exaucés

elle marche

peut-être à livre ouvert

et ce livre est sans fin

.

Carmen Pennarun

les deux sculptures sont de Jurga Martin