L’oeil de l’ange (fin)

 

 

L’oeil de l’ange

 

Arrivée aux Saintes-Maries, Estelle rechercha le terrain des gens du voyage. Elle trouva une simple aire de stationnement grossièrement clôturée. Un espace de transit plus qu’un lieu de vie où cependant lui fut réservé un accueil chaleureux…

Elle remarqua tout de suite une caravane entourée d’objets hétéroclites, de fleurs multicolores, de tissus bariolés. Elle pensa que ce pouvait être la caravane d’Anastasia.

Quand elle demanda à parler à la fille de la défunte, l’un des hommes se dirigea vers la caravane d’où sortit Lisa Reinhardt. Estelle fut frappée par la ressemblance entre cette femme et la jeune trapéziste du cirque. Soit, il s’agissait de la même personne, soit, Lucenzo avait dit vrai, Luana avait une sœur jumelle.

« Je t’attendais annonça la jeune femme, il était dit que tu viendrais, tu as apporté le putto? »

Estelle sortit de son coffre la statuette de bois qu’elle avait emmaillotée dans un batik.

« Je te remercie, tu es mon amie. Grâce à toi je vais pouvoir rendre un dernier hommage à ma mère en respectant ses dernières volontés. J’avais promis à Anastasia que cet ange qui avait disparu de sa vie serait retrouvé et l’accompagnerait jusqu’au ciel. La caravane, avec tout ce qui lui a appartenu, partira en fumée, mais l’Ange, lui, se reposera en terre, à ses côtés. Ainsi doivent être les choses pour que tout soit en ordre chez nous les Gens du voyage – comme vous nous appelez.

Estelle assista à la cérémonie. Il y eut des pleurs, il y eut des chants, mais quand la jeune fille déposa l’ange à côté du corps de sa mère, on entendit dans l’éclatant silence de la chambre mortuaire, les plus douces paroles de l’amour retrouvé, dites par la voix même de la personne tant aimée par la gitane[]eton put voir la chambre un instant s’éclairer comme jamais palais ne fut***.

Dès son retour en Bretagne, Estelle reprit le tableau, inachevé depuis son départ précipité d’Omonville-la-Petite.

Le regard de l’ange avait pris pour elle une toute autre signification, et sa peinture le reflétait. Le jardin de Prévert, sous son pinceau, s’animait maintenant de tons beaucoup plus chauds que ceux qu’elle avait observés sur place. La vie cachée derrière l’ombre de chaque massif semblait sur le point de surgir et d’emmener le témoin de sa présence non pas dans un univers bucolique mais dans une ronde impérieuse constellée d’étoiles invisibles ; un tableau criant de dynamisme. Estelle savait bien que cette évolution dans son aptitude à saisir les jeux de lumière, elle la devait à l’histoire qu’elle avait entendue et qui l’avait transportée bien loin de la campagne normande et de l’aura d’un poète qu’elle appréciait particulièrement. On donne à sa vie, songeait-elle, une direction et tout à coup le mouvement s’accélère, nous conduisant au-delà de tout ce qu’on avait imaginé. Et c’est fabuleux !

Estelle, après avoir entendu l’histoire de la famille contée par Lisa, avait eu le sentiment de se retrouver devant une page d’Histoire dont l’ange était le seul vestige.

Le père d’Anastasia, d’après ce que lui avait dit Lisa, vivait en Bohême vers les années 1930. Il façonnait des fleurs et des sculptures en bois et allait vendre ses productions artisanales en frappant aux portes. Il était toujours bien accueilli car ses oeuvres en bois sculpté étaient originales et d’un prix modique. Certaines dames attendaient même avec impatience de découvrir ses nouvelles créations. Un jour il fut remarqué par un artiste sculpteur dont l’Art avait été jugé « dégénéré » par l’idéologie nazie.

L’homme avait trouvé refuge, un temps, auprès des Fils du vent. Il avait l’intention de se tourner vers l’Art sacré. Il le fit après la guerre. C’est auprès de cet illustre maître que Lazlo, le grand-père de Luana et Lisa, progressa et entreprit de sculpter un ange. Il ne s’arrêta pas là ! L’idée lui vint de construire un carrousel ; l’œuvre de sa vie. Anastasia avait vu ce manège achevé, mais ses filles n’avaient pas eu ce bonheur. Quand leur mère en parlait, des étoiles plein les yeux, elles imaginaient les animaux-sauteurs montés par des enfants émerveillés qui pouvaient se voir tourner dans les miroirs – sortes de kaléidoscopes incrustés dans le bois dont était habillé l’axe central du manège. Tous les animaux étaient différents. Lazlo les avait créés en respectant les souhaits de sa fille. Lapin, chèvre, chien, lion, cerf… tous tournaient au son de l’orgue sur ce manège plein de motifs végétaux et de masques qui s’enroulaient autour des rires des enfants et souriaient de leurs joyeux étourdissements. C’était magique !

Tout en haut du chapiteau, le père d’Anastasia avait placé l’ange. La première, et la dernière pièce de son œuvre.

« La dernière pièce ? » avait relevé Estelle.

« Oui, la dernière, car le manège a été démantelé durant la guerre, les pièces ont été brûlées. Seul l’ange a été préservé. Mais voilà… durant une période de misère, la famille a dû vendre tout ce qu’elle possédait et l’ange a disparu – alors que grand-père avait fait jurer à ma mère de ne jamais s’en séparer. On savait que le putto se trouvait en Normandie. Mais où ? Tous les ans, en été, le cirque partait en représentation dans cette région. Lucenzo sillonnait alors les rues des villes et des villages, il tendait l’oreille, il allait visiter certaines maisons… En vain. Jusqu’au jour où il a surpris une conversation entre une artiste et un touriste dans un certain jardin… Tu connais la suite ! »

La suite… Estelle la traduisit dans sa peinture. Elle savait que seules Lisa et Luana sauraient lire ce tableau, alors elle le leur expédia dès qu’il fut terminé. Toute autre personne resterait au seuil, les pieds dans le réel, même si le peintre avait tenté de rendre visible l’âme du peuple manouche, cette âme qui par le biais d’un ange était entrée dans la maison de Prévert et dans sa propre vie.

« Te aves baxtalo ! – Chance à vous et à toute votre famille », avait-elle juste écrit sur l’envers de la toile.

 

Fin

 

*** Les derniers sacrements dans Histoires de Prévert

 

9 réflexions sur « L’oeil de l’ange (fin) »

  1. Bonsoir Carmen

    Ton écriture est sublime, tu as un don de nous transporter dans ces mélanges de réel et d’irrationnel qui finalement ne font qu’un pour certains initiés.
    j’ai eu ton message, pas de problème, tu peux me faire un MP, c’est le moment, quand j’arrive en fin de période d’article juste avant d’en éditer un autre, ça se calme en visites et en commentaires, après, je serais une nouvelle fois débordé.
    Fais attention à vérifier ton lien quand tu passes il doit y avoir une erreur de frappe, j’ai pu te rattraper de justesse sur l’annuaire, mais tu vas bientôt ne plus y être et je n’aurai aucun moyen de venir chez toi.
    C’est pour ça qu’il faudrait que je te mette en lien ami, mais pas moyen d’en avoir un bon.
    Je t’embrase et te souhaite une douce nuit
    Bon dimanche
    Le Noctamplume

    • Tu as deviné, ce monde n’est pas si éloigné du mien qu’on pourrait le croire ! La marge entre rêve et réalité n’est pas grande et cela n’enlève rien à la lucidité.

      Heureuse si cette fin de nouvelle t’a plu.

  2. Bonsoir Carmen
    Oui, maintenant c’est OK, j’accède directement à ton site
    Je vais essayer de le mettre en lien ami maintenant et comme ça au cas ou, je te retrouverais sans problème
    Je t’embrasse, te souhaite bonne nuit et bon début de semaine
    J’ai bien reçu ton mail, je te répond dès que possible
    Le Noctamplume

  3. Bonjour Carmen,

    J’ai pris le temps de lire la fin de cette histoire émouvante si bien narrée. Estelle joue un rôle important auprès de ces gitans en leur donnant la statuette qui accompagnera l’âme de la défunte vers l’au-delà. Cet ange à son tour l’inspirera et la guidera pour achever son oeuvre d’art. Pour comprendre ce tableau il faut avoir lu ce magnifique conte qui vient de me transporter en rendant l’invisible palpable. Gros bisous. Corinne.

    • Merci Corinne pour ta lecture. C’est dans cet esprit que j’écris des nouvelles, rendre clair l’invisible qui agit dans nos vies, voir comment il compose avec le réel.
      J’ai plusieurs nouvelles à finaliser. Je verrai cela à mon retour de vacances. À bientôt. Carmen

    • Je suis heureuse que cette nouvelle t’ait plu, Corinne. Je reviens de vacances et quand je pense à toutes les nouvelles que j’ai encore à finaliser… j’ai envie de repartir en vacances et de me contenter de griffonner quelques vers de temps en temps sur mon carnet !
      Je te remercie pour cet « invisible palpable ». C’est cette zone qui m’intéresse. Le ciel attire sans doute le matériel mais je crois que le matériel peut, lui aussi, attirer le ciel sur terre (quand je dis le ciel, cela correspond à cet invisible dont tu parles). À bientôt pour d’autres partages. Erin

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