Joséphine

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Cicatrices

La peur des dangers lui était devenue étrangère depuis que son père l’avait soulevée, la portant haut au-dessus des crocs du chien.

Les chiens de ferme n’étaient pas des compagnons de jeu pour les enfants. Malheur à ceux qui auraient commis l’imprudence de se glisser dans leur niche. Joséphine, en toute innocence, avait eu cette idée… mais le père aimant veillait !

C’était avant la guerre. Avant qu’il ne soit appelé. Avant qu’on ne le lui enlève.

Depuis, Joséphine avait peur de Rien.

Je vous vois venir. Non, elle n’avait pas peur de Rien, elle avait peur, réellement peur, de Rien, de l’innommé, de l’impensable.

La peur est humaine que l’inhumanité accorde à sa monstruosité.

*

Adieux

La maison s’éloignait sur le tableau noir de la nuit

ou alors c’était le train. L’appel les avait enfermés dans un nuage

sombre où les larmes brouillaient déjà les mémoires.

L’enfant, derrière la grille, se tenait, debout

le chien dormait dans sa niche

et le père sur le champ d’honneur s’était couché.

*

Elle avait peur le soir et ne se couchait jamais sans vérifier qu’un fantôme ou quelque monstre ne se cachât point sous le lit. Cela amusait beaucoup l’enfant. L’expérience la plus cruelle pour Joséphine fut la nuit où elle dut dormir dans la maison en construction que son fils bâtissait pour sa famille. Une seule pièce était aménagée, la chambre de l’enfant.

[…]

Les esprits, grand-mère n’en voulait pas, la vie était assez compliquée comme ça, c’est pourquoi elle chassait les fantômes chaque soir avant de s’abandonner au sommeil. Elle les traquait derrière les fourrés des meubles, dans les sous-bois du lit, la moindre ombre était pour elle celle d’un bandit des grands chemins, elle avait le pouvoir de se rétracter ou d’étirer sa terreur sur le mur, qui du coup semblait se rabattre sur l’infortunée.

Alors l’enfant vérifiait qu’aucune présence ne se tînt sous le lit. Elle contrôlait l’armoire et l’espace entre les vêtements suspendus, elle secouait les doubles rideaux, tandis que Joséphine, à genoux sur le lit, s’accrochait au sentiment de sécurité qui ne comptait que sur l’innocente ronde d’une petite fille.

Carmen Pennarun

10 réflexions sur « Joséphine »

  1. C’est magnifique… Magnifiquement écrit, et d’une grande puissance évocatrice. On se rappelle des angoisses similaires, et le cœur bat à l’unisson de ton texte hors temps.

    • Merci, Mayalila, pour ta lecture. J’essaie d’évoquer ces angoisses de l’aïeule, de les évoquer avec tendresse. Les rôles étaient inversés… mais pourquoi pas.

  2. Un texte magnifique et sensible qui réveille ces peurs enfouies .
    La tendresse est palpable.
    Merci infiniment Carmen
    Jeanine Guéran

    • Merci, Jeanine. Dire la tendresse, reconnaître la fragilité de petite fille d’une femme qui a été jugée dure et a été mal aimée est nécessaire pour moi.

    • Merci, Lilianne. Je l’espère proche de chacun(e) de nous. Je l’ai rassurée comme j’ai pu, cette enfant dont les drames n’ont jamais été reconnus… maintenant je partage.

  3. Ces peurs qui habitent le cœur des Hommes, ou leur esprit… Elles sont difficiles à traverser, à vivre, surtout dans le jeune age… Quelle belle écriture Carmen, merci, douce soirée à toi. brigitte

    • Il n’y a jamais eu de mots mis sur les peurs de l’enfance de Joséphine et elle a vu ses parents disparaître, son père à la guerre, sa mère morte de chagrin… et les évènements se sont enchaînés, dont on lui a fait porter la responsabilité… alors qu’il y avait en elle juste une enfant qui avait peur et avait besoin d’être consolée. Merci pour ta lecture, Brigitte.

  4. Une peur d’enfant rassurée par son père qui disparait ensuite et l’enfant se retrouve seule à affronter la vie. Tu vois, je ne parle pas de ses peurs seulement.
    Drôlement bien rendu cette peur d’enfant qui se confronte à l’âge adulte.
    Penses-tu me comprendre ?
    Merci pour ce texte.
    Bonne semaine Carmen.

    • Oui, je comprends Pimprenelle. Les peurs ne viennent pas par hasard. Elles se réactivent… à sa première peur était associé le père et ses cicatrices dont elle était fière. C’était devenu un « beau » souvenir, un souvenir chéri. Toutes les peurs qui ont suivi, elle devait les dépasser seule. A-t-elle chéri ses peurs, ses drames ? Je me le suis souvent demandé.

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