Elles marchent le soir le long du fleuve « amour »

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Ilaria, ta jeunesse endormie
que les amants caressent
reste de marbre et la finesse
de ton masque médiéval
garde, solennelle, ta solitude.
Dans l’oubli d’une cathédrale
le sépulcre, vide de présence,
devient le miroir des couples
en désespoir de vie à choyer.
Les femmes en robes grises
confient leurs maux stériles
à l’œuvre qui a révélé ta grâce,
mais les mots lumière seul le vent
les transporte jusqu’au fleuve Serchio
où des barbares ont dispersé tes reliques.
Les jeunes filles en robes rouges et turquoise
qui marchent le soir sur ces rives où tu règnes
Duchesse, laissent la chair tenir toutes ses promesses.

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(Ilaria del Carretto de Lucques)

Les pages d’eau

 

Les empreintes se libèrent

des livres d’eau – les feuilles

détrempées laissent glisser

les caractères liquéfiés.

Le dégel rebondit le long

de toutes les fibres sources.

Au ralenti, son frémissement

éveille l’esprit accoucheur d’ âmes.

Pensée par sa tâche, l’humanité

décrypte les poinçons de la nature

au compte-gouttes des saisons

jour après jour

sans présomption de merveilles.

 

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Carmen P.

photo : Malin Lundgren

Fille de personne

 

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Feuille contre feuille – nos joues
cailloux du chemin – bringuebalant
perles d’eau ruissellent confidences
sur la terre ou le sable qui modèlent
nos heures – elles ne comptent plus…
les rencontres et tous nos évitements
La coccinelle a quelques secondes d’avance
sur nous ; ses points sur ses deux ailes
ne l’empêchent pas de voler. Ma soeur,
ma fille, mon amie jamais venue au monde.
Il se pourrait que tu sois mon double, ange.
Qui suis-je moi qui ne suis plus la fille de ma mère
– elle me prend pour sa soeur, et me renvoie la douleur
de la mort de sa mère qu’elle revit en continu –
Fille de cœur
Sœur ignorée
Enfant de personne
Je suis une lanterne de papier qui rêve d’une soeur étoile
et je brûle ma peau là où pèsent mes illusions.
Je n’écrirai plus
Mes poings pressent les mots jusqu’à leur étouffement,
jusqu’à la déréliction dans la froissure des jours vertiges
et l’amitié suprême blanchit les draps de leur souillures d’encre.
Paume contre paume – nos mains de chaque côté du miroir
et nos regards déployés sondent le vide de nos mondes respectifs
qui jamais ne trahissent leur essence que seule la griffe du temps pénètre.

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Carmen P.

Ce poème a été mis en musique par Michel Bonnassies et Nicolas Rugolo.

Deux interprétations fort différentes.

Noël

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Avant, c’était hier…
quand les Noëls de lumière éblouissaient nos cœurs d’enfants,
quand après la messe nous allions, la tête emplie de chants,
dans la belle nuit frissonnante rejoindre le sapin et les cadeaux
– cette part de rêve que nos parents accompagnaient avec une joie manifeste –
mon univers était complet.
Rien ne manquait en ces instants où la famille à l’unisson s’accordait à trouver la bûche et les marrons glacés bien meilleurs que ceux de l’année précédente.
C’était avant…
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Aujourd’hui, quels aïeux seront témoins des étoiles dans les yeux de leurs petits-enfants ?
Les cloches n’appellent plus personne, même si les cœurs prennent le risque de chanter, encore.
Sur l’autre continent, l’enfant que je n’ai pas nommé s’étonnera des lumières de fête, sans que sa famille ne puisse voir l’étoile du berger se lever dans son univers.
La vie nous donne parfois l’étrange sentiment de ne plus être « entière »,
elle ne nous accorde que des fragments…
et c’est aux bribes des rêves de ceux que nous aimons que nous accrochons nos vœux, tandis qu’aux branches du sapin, qui chez nous s’illumine, les guirlandes s’enlacent…
tout comme les vieux parents qui les contemplent.
Même si je tente de rassembler tous les fragments pour recréer l’unité de l’existence,
même quand les jours, refusant de marcher au pas du bonheur, viennent me bousculer,
tous ces espaces que je comble du liant de l’amour demeurent fragiles et zèbrent le corps sensible d’éclairs de douleurs…
Peu à peu, ils cicatrisent, cependant, car s’ils sont perméables à la douleur, ils permettent aussi aux pensées plus lumineuses de s’infiltrer.
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Nos cicatrices sont les portes par lesquelles la joie parvient à réchauffer le givre qui donne l’illusion de la fragmentation à l’image de l’éternel bonheur.
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Carmen P.

Absence

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Ils ne viendront pas à Noël

six mois de séparation

me semblait supportable

mais de patience il faudra double dose

 

Ils ne viendront pas à Noël

la neige aura le temps de fondre

les fleurs de cerisiers seront envolées

pour moi, elles seront rouge d’émotion

 

Ils ne viendront pas à Noël

j’ai rêvé que je ne trouvais pas de cadeau

pour l’enfant qui me connaît si peu

entre nous l’Océan s’engouffre

 

Ils ne viendront pas à Noël

la voie du cœur depuis longtemps entretenue

s’écarte bien malgré moi de l’existence

et c’est mon âme qu’on écartèle

 

Ils ne viendront pas à Noël

l’enfant grandit loin de ceux qui l’aiment

ignorant l’affection qu’on lui retranche

sans vigilance la Vie s’évanouit sur la distance

 

Ailleurs, un jour béni elle s’épanouira, sans doute

mais l’aïeule ne sera plus

 

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So cute!

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Ce soir
je ne dormirai que d’un oeil.
En babygro à rayures
kitten je deviens !

Dans cette chambre étrange
je ne suis plus so cute
la fenêtre a oublié de s’ouvrir
à l’heure du marchand de sable.

Je ne dormirai pas ce soir.
L’oeil vif malgré la fatigue
j’attends que mes parents
se glissent à mes côtés.

J’attends
qu’ils chassent l’ombrage
de ce lieu qui ne m’est pas familier.

Ensemble, le sommeil nous bercera
papa, maman, et mon babygro à rayures.

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Carmen P.

Sourire sépia

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C’était peu après la guerre
Elle a offert ses seize ans
Au bel étranger militaire
Seize ans et bientôt maman !

Elle sourit sur la photo jaunie…

L’amour était précoce
À l’époque pas si lointaine
Où fonder une famille
Etait la mission suprême

Elle sourit sur la photo jaunie
À côté de l’homme de sa vie…

De la tentation du courage
Sont nés de beaux enfants
Fruits du déracinement
Et de lointaines prières

Elle sourit sur la photo jaunie
À côté de l’homme de sa vie
Son regard éblouit…

Les grands- parents impuissants
Ont vu partir leur enfant
Et sur sa joie de chair
Ont laissé crever leurs larmes

Elle sourit sur la photo jaunie
À côté de l’homme de sa vie
Son regard ébloui tourne
L’avenir au gré de son âme…

Les sourires sur les clichés sépia
Ne disent pas toute l’histoire
Quand l’amour prend des ailes d’acier
Et que tremblent les vieilles souches

Un confetti bleu

Arthur Beecher Carles - Silence, 1908

Un peu de ciel devrait suffire
pour revêtir de compassion
la tragédie dans sa nudité.

Un fragment aussi petit
qu’un confetti
qu’un grain de riz
qu’une pupille
aussi fragile qu’une porcelaine
bleue

Oh, bleu ! crie la joie
qui a perdu saveur
qui a perdu odeur
qui a perdu demeure
car l’innocence est désincarnée.

Oh, bleu ! Existe-t-il
un coin dans tout coeur
où tu puisses germer
un point en tout coeur
un point…
de proximité, non pas à l’infini
quand l’horizon du futur
n’est qu’ un rêve qui ne tient jamais
ses promesses d’apaisement
dans un monde en perpétuelle recherche
de Paradis
alors que l’amour est là ?

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Carmen P.

illustration : Arthur Beecher Carles – Silence, 1908

Une île

Starfish Beach, Grand Cayman

(photo Nature’s lover)

Ceux qui vivent le long de mes côtes sont des amis que des courants marins ont portés par d’invisibles fonds. Ces profondeurs nous lient et nous délient constamment en paroles et en silences, elles ne sont jamais abîmes… car je vis sur une île mais elle est intérieure, c’est mon sanctuaire, vibrant de couleurs changeantes, ses eaux s’harmonisent avec mes états d’être. Peu importe si le crissement des grillons et non le cri des oiseaux marins vient fouiller ce silence, il est le signal du départ, il soulève, par sa musique, le poids des choses et permet de partir explorer ma terre – comme on lève l’ancre pour partir en mer, il me faut un geste ou un son pour activer le mouvement. Dans cette île où mes propres traces m’égarent, c’est toujours un plus petit que moi qui égraine des notes et m’interpelle. Il me sort de mon égarement en intensifiant la luminosité de mon phare. Quelle serait l’utilité d’un phare s’il n’y avait l’espoir d’une approche ?

Carmen P.