edvard-munch-melancolie

edvard-munch-melancolie

 

Il était un ange

 

Il était un ange

à la mémoire d’homme

trop courte

il  isolait sa geôle

de treillis en volubilis

bleus

et laissait filer la couleur

jusqu’aux chevilles

de sa tour d’ivoire

 

Un jour…..la vanité

le réveilla — vulnérable —

elle se tenait là……face à lui

la voie royale vers la souffrance

L’émotion l’a(p)pris par la main

le suppliant de déplier ses ailes

qu’un doute ancien avait liées

 

Il était homme

que la misère sur Terre

avait roulé — à fond d’âme —

 

Tout ce qui haït un jour écoute

cédant la place à l’indulgence

goutte à goutte elle transfuse

 

l’infini d’un air de rien

 

Un tollé de silence

 

 

Carmen P.

 

Y comme Yoran et… Giverny

 L’annuaire pour les nuls : la lette Y

 

 Y comme Yoran et... Giverny

 

Yoran,

 

Y, l’initiale de ton prénom mon fils. Cette lettre je l’inscrivais partout quand tu étais mon baby. Cela te faisait rire mon petit loup et balayait, à tous les coups, tes larmes. Même le paysage était notre allié, toujours okay  dans ce jeu de lecture. Les végétaux aiment croître en déployant leurs Y !

Dans notre jardin, nous avons planté des rosiers en Y, ils sont hyper-généreux, comme toi, et offrent des myriades de fleurs. Tes roses rayonnent autant que les nymphéas de Giverny. Un paroxysme de couleurs capable de nous faire éprouver le syndrome de Stendhal !

Rien de symptomatique, juste un éblouissement.

Depuis que tu nous l’as confiée, ta chatte Mystic est devenue une gymnaste hors pair ; normal nous avons échangé des tuyaux sur nos compétences respectives. Elle m’a initiée à la Zen attitude et je lui ai enseigné les postures de base du Yoga. Mystic, quand nous sommes partis  pour New York, a repris son pyjama rayé auprès de son maître en baggy. Ah, pardon, je me trompe de mot, le baggy était à la mode pour ton frère, il est vrai que toi tu portes le sarouel. Je t’assure,  je ne vous confonds pas, ça convient juste mieux pour mon texte ! Indiscrète, moi, mais non, ce n’est qu’un texte avec contrainte, cela n’a rien d’un reality-show !

Puis-je dire que Mystic n’a d’yeux que pour toi, elle nous snobe depuis notre retour. Heureusement qu’il me reste ma lyre et le souffle du zéphyr pour goûter un autre type de bonheur. Rien de psychédélique, juste une passion poétique, qui m’est salutaire au moral comme au physique. Sinon… c’est Giverny  dans ma tête comme au jardin, je rêve au diptyque que je pourrais peindre, toi sur l’une des toiles et ta nymphe sur l’autre. Vous êtes si beaux tous les deux et je vous aime d’un grand Y, que je vois partout.

 

Ta maman.

 

.

Quand nos ombres nous portent…

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Quand nos ombres nous portent…

leurs vols convergent inlassablement

vers de nouvelles (re)naissances

 

 

Ils écartent les bras

comme des oiseaux

que le ciel intimide

Genoux à terre

adossés au précipice

aucune lumière-source

juste le vide – un blanc

Seules leurs ombres

les prennent par la main

et les élèvent…

alors ils acceptent ce qui

jusqu’alors les effrayait

Ils fondent leur corps

dans le flou de ces contours

et laissent l’obscur les libérer

 

Un désir porté par le vent

qui avait tout embrassé

sur son passage les appelait

mais ils restaient sourds

Les galets des torrents

roulaient pour eux

des messages gravés

que leur cécité ignorait

alors les lignes étranges

avaient filé emportées

par le courant. Emportées

comme eux-mêmes seraient

absorbés par leurs ombres

 

Le chant appartient au vent

Les graphies sont lettres d’eau

Et l’homme est un rêve d’argile

dont la poussière des désirs blancs 

forme des constellations d’oiseaux

 

Carmen P. (Erin)

Une mère, un ange

croquis de  Vicente Romero Redondo

croquis de
Vicente Romero Redondo

 

Si mère

deux ailes

et un ange

 

Oh   nid du cœur

tu m’aimes

et m’étreins

Je tangue

sur le verso

silence — cieux

dans la fusion

d’un cordon

intemporel

 

Mon ultime chemise

est tissée de poèmes

que ta main appuyée

signe d’une plume

d’ange

 

Erin (Carmen P.)

Lettre U pour la communauté des Nuls

 

lecture de nuage

lecture de nuage

 

Le U comme fer à cheval

bruit comme diapason.

Je l’ai entendu et l’ai enfoui

au fût d’un vide (poche)

– une épuisette, en quelque sorte.

 

Un vide poche ! Qui l’eût cru ?

Vous avez raison d’en douter.

C’était une gorge. Que dis-je ?

Non. Un lit. Le lit d’un cours d’eau.

Un ruisseau en crue

d’où toutes les lettres – dont le U

se sont volubilisées !

 

En suivant l’onde

elles se sont accruchées

les unes aux autres

Elles ont construit, en bullant,

un collier poème – une parure –

dont le reflet peut être lu

dans les nues.

 

Erin

Lever de poème

 

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Lever de poème

 

Les pensées- herbes godent

les griffes des saisons

les déplissent comme illusions

 

C’est une âme qui s’étire

se découvre un peu plus

à chaque poème — rompue

 

La nature s’émerveille

se contemple elle-même 

 

une fleur s’épanouit –

un papillon déploie ses ailes –

l’oiseau sort de son nid –

l’enfant pousse son premier cri

et l’oublie

 

Au pas des jours

l’aube fête ses naissances

repousse la souffrance

que la nuit accueille

dan l’amplitude d’un soupir

jusqu’à la fermeture

suprême

 

En nous brillent des terres

aux boréales splendeurs

vers elles s’incline

la solitude

 

Carmen P.

Vieille colère et tournesol

 

Vieille colère et tournesol

 

Un cœur agile crée toute chose

en son argile se modèle la vie

autour d’une colonne l’étau

se resserre

dans les thorax aux barreaux soudés

se disloque la vie

le monde intérieur bande son arc

ses flèches transpercent les chairs

élancent la douleur

– les  colosses voisins s’effondrent –

dans un silence-camomille

la tristesse se réveille

joyeuse

 

et la rage déserte. Personne

ne la rattrapera. Aube légère.

 

 

*

 

 

L’oeil de l’ange (fin)

 

 

L’oeil de l’ange

 

Arrivée aux Saintes-Maries, Estelle rechercha le terrain des gens du voyage. Elle trouva une simple aire de stationnement grossièrement clôturée. Un espace de transit plus qu’un lieu de vie où cependant lui fut réservé un accueil chaleureux…

Elle remarqua tout de suite une caravane entourée d’objets hétéroclites, de fleurs multicolores, de tissus bariolés. Elle pensa que ce pouvait être la caravane d’Anastasia.

Quand elle demanda à parler à la fille de la défunte, l’un des hommes se dirigea vers la caravane d’où sortit Lisa Reinhardt. Estelle fut frappée par la ressemblance entre cette femme et la jeune trapéziste du cirque. Soit, il s’agissait de la même personne, soit, Lucenzo avait dit vrai, Luana avait une sœur jumelle.

« Je t’attendais annonça la jeune femme, il était dit que tu viendrais, tu as apporté le putto? »

Estelle sortit de son coffre la statuette de bois qu’elle avait emmaillotée dans un batik.

« Je te remercie, tu es mon amie. Grâce à toi je vais pouvoir rendre un dernier hommage à ma mère en respectant ses dernières volontés. J’avais promis à Anastasia que cet ange qui avait disparu de sa vie serait retrouvé et l’accompagnerait jusqu’au ciel. La caravane, avec tout ce qui lui a appartenu, partira en fumée, mais l’Ange, lui, se reposera en terre, à ses côtés. Ainsi doivent être les choses pour que tout soit en ordre chez nous les Gens du voyage – comme vous nous appelez.

Estelle assista à la cérémonie. Il y eut des pleurs, il y eut des chants, mais quand la jeune fille déposa l’ange à côté du corps de sa mère, on entendit dans l’éclatant silence de la chambre mortuaire, les plus douces paroles de l’amour retrouvé, dites par la voix même de la personne tant aimée par la gitane[]eton put voir la chambre un instant s’éclairer comme jamais palais ne fut***.

Dès son retour en Bretagne, Estelle reprit le tableau, inachevé depuis son départ précipité d’Omonville-la-Petite.

Le regard de l’ange avait pris pour elle une toute autre signification, et sa peinture le reflétait. Le jardin de Prévert, sous son pinceau, s’animait maintenant de tons beaucoup plus chauds que ceux qu’elle avait observés sur place. La vie cachée derrière l’ombre de chaque massif semblait sur le point de surgir et d’emmener le témoin de sa présence non pas dans un univers bucolique mais dans une ronde impérieuse constellée d’étoiles invisibles ; un tableau criant de dynamisme. Estelle savait bien que cette évolution dans son aptitude à saisir les jeux de lumière, elle la devait à l’histoire qu’elle avait entendue et qui l’avait transportée bien loin de la campagne normande et de l’aura d’un poète qu’elle appréciait particulièrement. On donne à sa vie, songeait-elle, une direction et tout à coup le mouvement s’accélère, nous conduisant au-delà de tout ce qu’on avait imaginé. Et c’est fabuleux !

Estelle, après avoir entendu l’histoire de la famille contée par Lisa, avait eu le sentiment de se retrouver devant une page d’Histoire dont l’ange était le seul vestige.

Le père d’Anastasia, d’après ce que lui avait dit Lisa, vivait en Bohême vers les années 1930. Il façonnait des fleurs et des sculptures en bois et allait vendre ses productions artisanales en frappant aux portes. Il était toujours bien accueilli car ses oeuvres en bois sculpté étaient originales et d’un prix modique. Certaines dames attendaient même avec impatience de découvrir ses nouvelles créations. Un jour il fut remarqué par un artiste sculpteur dont l’Art avait été jugé « dégénéré » par l’idéologie nazie.

L’homme avait trouvé refuge, un temps, auprès des Fils du vent. Il avait l’intention de se tourner vers l’Art sacré. Il le fit après la guerre. C’est auprès de cet illustre maître que Lazlo, le grand-père de Luana et Lisa, progressa et entreprit de sculpter un ange. Il ne s’arrêta pas là ! L’idée lui vint de construire un carrousel ; l’œuvre de sa vie. Anastasia avait vu ce manège achevé, mais ses filles n’avaient pas eu ce bonheur. Quand leur mère en parlait, des étoiles plein les yeux, elles imaginaient les animaux-sauteurs montés par des enfants émerveillés qui pouvaient se voir tourner dans les miroirs – sortes de kaléidoscopes incrustés dans le bois dont était habillé l’axe central du manège. Tous les animaux étaient différents. Lazlo les avait créés en respectant les souhaits de sa fille. Lapin, chèvre, chien, lion, cerf… tous tournaient au son de l’orgue sur ce manège plein de motifs végétaux et de masques qui s’enroulaient autour des rires des enfants et souriaient de leurs joyeux étourdissements. C’était magique !

Tout en haut du chapiteau, le père d’Anastasia avait placé l’ange. La première, et la dernière pièce de son œuvre.

« La dernière pièce ? » avait relevé Estelle.

« Oui, la dernière, car le manège a été démantelé durant la guerre, les pièces ont été brûlées. Seul l’ange a été préservé. Mais voilà… durant une période de misère, la famille a dû vendre tout ce qu’elle possédait et l’ange a disparu – alors que grand-père avait fait jurer à ma mère de ne jamais s’en séparer. On savait que le putto se trouvait en Normandie. Mais où ? Tous les ans, en été, le cirque partait en représentation dans cette région. Lucenzo sillonnait alors les rues des villes et des villages, il tendait l’oreille, il allait visiter certaines maisons… En vain. Jusqu’au jour où il a surpris une conversation entre une artiste et un touriste dans un certain jardin… Tu connais la suite ! »

La suite… Estelle la traduisit dans sa peinture. Elle savait que seules Lisa et Luana sauraient lire ce tableau, alors elle le leur expédia dès qu’il fut terminé. Toute autre personne resterait au seuil, les pieds dans le réel, même si le peintre avait tenté de rendre visible l’âme du peuple manouche, cette âme qui par le biais d’un ange était entrée dans la maison de Prévert et dans sa propre vie.

« Te aves baxtalo ! – Chance à vous et à toute votre famille », avait-elle juste écrit sur l’envers de la toile.

 

Fin

 

*** Les derniers sacrements dans Histoires de Prévert