Nuages d’images

Poésie vaporeuse du monde

« J’aime les nuages … les nuages qui passent … là-bas … là-bas … les merveilleux nuages ! »
(Charles Baudelaire, « L’étranger »,
Petits poèmes en prose, 1869)

Chambre d’écriture. Veille un fauve, en panne d’inspiration, enfermé dans sa tanière. Soudain l’oeil de la louve devient fenêtre, elle ouvre sur la forêt qu’une enjambée suffit à faire entrer chez soi..

Dehors, avance l’imaginaire, malgré les ombres que chaque pas pénètre. Les pics d’angoisse deviennent bâtons de marche. Voyez les fables couvrir l’éternité comme furets dans les bois.

Passe muraille, tel est l’imaginaire. Rien ne l’arrête. Il y a toujours un espace entre les troncs, entre les barreaux de nos prisons. La moindre faille est un chas par où la lumière fugue en fil.

Les nuages dans le ciel naviguent, pareilles sont les bulles de silence dans mon esprit. Elles évitent les écueils des pensées mais se percutent parfois dans un auguste éclat de rire.

Les muses, depuis l’Olympe, préméditent l’en Joie… et tant pis si aucun amour ne viendra fêter ce jour de double anniversaire. Ne pas attendre que la cire des bougies coule sur le gâteau. Souffler !

Le poète est un montreur d’images, elles l’emmènent au-delà de ce que le monde lui offre à voir. Ainsi laisse-t-il se matérialiser puis se dissiper ces visions en ciel passant comme des nuages, alors que ses pas tracent son chemin sur une Terre où la vie ne tourne pas toujours rond.

Je récupère mon fil de lumière et je bénis la fente du pic de solitude qui l’a vu naître. La flamme poursuit sa course que rien ne peut entraver. Sous le manteau de l’ermite elle devient lampe.

Elle accompagne les pas de celui dont la mission est d’initier au coeur du monde un retournement des consciences : troquer l’énergie froide matérialiste contre un sensibilité accrue à la douceur en humanité.

L’âme veille, dehors, avec l’ermite, un fragment reste accroché au souffle du poète après sa course pieds-nus dans l’humus des sous-bois. Ignorant l’ombre il est parvenu à rattraper le jour.

D’une enjambée le revoilà chez lui. Le plancher semble plus stable, les murs se sont reculés, l’espace de sa chambre est devenu plus vaste. Ce lieu peut maintenant accueillir le brame qu’il porte au fond de sa poitrine.

Seul le mouvement redonne à la pensée la cadence et le souffle nécessaire à l’avènement des mots. L’alchimie fonctionne quand le poète en son âme réconcilie le dedans et le dehors, l’avant et l’après, le temps et l’espace, car tout entre dans un mouvement perpétuel auquel le poète n’échappe qu’à condition qu’il s’y plie.

Carmen Pennarun

illustration : affiche « Puissance de la parole »

Quand, « chut ! », les pierres.

 

 

 

 

 

 

Il y eut des jours qui ne furent pas des jours
il y eut des nuits qui ne furent pas des nuits
car les jours s’évanouissaient dans le vide
et la nuit intensifiait leur chute
sacrifiant tout au silence.
.
L’âme, elle-même, louvoyait dans la vase
et les rêves stagnaient sans jamais parvenir
à atteindre le noyau terrestre où l’étoile
de cristal appelait de ses douze bras
la consonance humaine.
.
J’attendais l’algorithme du jour véritable
– la simplicité d’une barque affrétée par le ciel –
mais rien de désirable ne venait calmer
l’arythmie de mon horizon où seul le chant
de la mer – vague solitaire après vague solitaire –
venait accompagner ma solitude.
.
Je ramassais des galets polis à la perfection
ils étaient menus comme les cris que ma respiration
suspendait à la verticale de mes aspirations.
.
Dans ma folie d’écrire
les mots ne lèvent pas cailloux
sur les consciences
tout n’est que mur de feuilles
et l’arbre est caduque – bientôt
il perdra son rideau vert –
peut-être verrons-nous, cet hiver
son œil pâle ouvrir fenêtre ?
.
Chaque feuille du décor
est à saisir telle que branche l’offre
qu’elle soit parfaitement configurée
ou rongée de l’intérieur.
Le crayon de bois est plus tranchant
qu’un canif, il entaille l’écorce de l’âme
pour y graver des initiales…
elles consignent les existences
dans la continuité de la beauté
même si certains jours sont parfois plus sombres que des nuits.
.
Carmen P.
le 26 septembre 2017
(photographie : Jean-Eugène-Auguste Atget)

sur Madison Avenue

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La foule vous englobe dans son mouvement

dès le premier pas dans la lumière de la rue

ambiance sonore et senteurs culinaires

la déco est en place pour le bain quotidien

.

le rythme s’accélère, rétracte l’horloge

un jour de pomme ordinaire pour mégalopole

.

sous les pales des hélicoptères

la liberté dresse son flambeau

elle veille sur la chair et sur l’Art

fulgurant du modernisme déjanté

.

vrombissements et précipitation

.

les passants marchent sur l’ombre

de ceux qui les précèdent

dans l’urgence d’une foulée rapide

dont l’amplitude signe l’efficacité

.

la ville est si ronde qu’elle en paraît vide

.

la ville où le flux se fait, se défait

la ville où le silence se glisse

parmi les clameurs des tours d’ivoire

une arche qui incube sa marées humaine

.

Ground zero des êtres en effervescence

le corps à l’écoute de la musique

des autres aiguilleurs de la terre

le même ballet pour une seule âme

.

seuls les amoureux oublient le tempo

ils prennent la ville, la parcourent, interdits

puis s’évanouissent dans les vapeurs urbaines

leur joie jaillit en touches successives

.

la note haute du matin descend

les octaves au cours du jour, devient

basse le soir venu – ou l’inverse –

ainsi va l’ascenseur du top of the rock

.

La vie est une fourmilière

qu’on traverse à pas pressés

en suivant le décompte des secondes

quand clignote la main au passage piéton

.

sur Madison Avenue

.

Go! Go! Go!

.

Erin (Carmen P.)

site web pour l’image : stodomen.ru