Appeau matutinal

La maison garde, de jour comme de nuit,
les volets clos sur sa bouche muette.

Avec peine, un bégaiement édenté
remplace le chant de l’oiseau déprimé.

Cet escalier meurtrier grince sous les pas
du fantôme redevenu maître des lieux.

Du grenier il descend faire sa ronde
et compte les urnes qui s’alignent.

Seules, des envolées de mots imprégnés
de rosée sauraient désaccorder l’édifice
de défiance que les années apposent
redonnant au silence la sonorité
d’une nativité annoncée.

.
Carmen P.
illustration : Béatriz Martin Vida

L’enfant de Syracuse (le crime)

sans-titre

L’enfant de Syracuse (suite)

Crouse Avenue. Six p.m. Ce n’était pas la bonne heure  pour intervenir. Trop d’animation encore. Lucas passait le temps en exécutant  des figures sur son skate. Par moments il s’immobilisait et cherchait un signe, un  quelconque augure qui pourrait le dispenser d’agir. Il se sentait mal à l’aise. Plus il  attendait,  plus son malaise grandissait. Il n’aurait pas dû venir sur place avant la nuit tombée. Son mental, pourtant décidé à l’action, ne supportait plus cette inhibition qu’il s’imposait.  Pourquoi était-il arrivé si tôt ?

Son regard balaya le ciel, un vol d’oiseaux l’intrigua. Le toit de la tour la plus élevée servait de piste d’envol à une colonie d’oiseaux. Tous partaient d’un même élan et décrivaient une ellipse. Au point le plus éloigné de sa trajectoire le groupe se séparait, alors que certains disparaissaient dans le bleu du couchant, les autres revenaient vers le toit. Le manège se répéta plusieurs fois. À chaque échappée l’ellipse prenait de l’envergure et le groupe qui revenait sur le toit s’amenuisait. Ce spectacle réveilla chez Lucas son désir d’envol. Il ne pouvait  détacher ses pensées de la poignée d’oiseaux qui restait sur le toit et il se demandait : « S’il doit en rester un, est-ce le plus faible ? Est-ce le plus fort de la bande ? »  Ce ballet aérien renforça son inconfort, il fallait qu’il bouge, qu’il quitte Crouse Avenue. Obéissant à son impulsion il se dirigea vers Armory Square. Là, le quartier avait dû retrouver son calme et il rencontrerait certainement une vieille dame échappée de la foule agitée que la journée avait charriée. Un oiseau solitaire. Comme lui.

Lucas reprit son souffle, l’angoisse lui faisait découvrir des sensations qu’il ignorait jusqu’à ce jour. Adossé contre un mur, il essayait de se faire oublier. Se dissoudre dans les couleurs de sa ville. Se laisser absorber par son histoire. Devenir une ombre au goût de sel. Salt City, sa ville. N’être qu’une émergence de Salt City. Un absent dans ce décor, sans plus de consistance qu’un fantôme du passé ou un avatar du futur. Dans ses oreillettes résonnait King of Pop et son cœur s’obstinait à battre à tout rompre. Contre ses tempes, le sang affluait au rythme d’un torrent. Agir ! Il reconnut sa victime, elle portait un sac gris tel qu’il l’avait imaginé. Foncer. Il donna une impulsion à son skate : il était parti.  Parti pour s’emparer de son trophée sans penser à quiconque. Il l’avait ! La résistance n’entrait pas en ligne de compte, seul le mouvement avait de l’importance. Le mouvement et l’intention. La célérité pas la réflexion. Il entendit un cri, un choc mat. Tout cela était derrière lui. Son salut était dans la fuite, en avant.

Quand il se sentit hors d’atteinte, il s’arrêta, enleva son blouson et le balança avec le sac et le skate entre un panneau publicitaire et une distributrice de journaux. Il les retrouverait plus tard. Il fallait qu’il fasse demi-tour. Ce bruit mat, maintenant qu’il ne fuyait plus, lui revenait à l’esprit.  Il n’eut pas de mal à l’associer rétrospectivement à la résistance ressentie, et lui revint la violence de son geste.  Et si la vieille dame était tombée ? Il se devait d’aller voir. Sans le blouson et le skate on ne le reconnaîtrait pas. Tout s’était passé si vite !

 Elle était là. L’arrière de sa tête avait heurté le trottoir. Elle était consciente et elle le reconnut.

— C’était toi, dit-elle. Ni panique, ni reproche dans sa voix.

— Ne fermez pas les yeux, Mrs. Je reste auprès de vous.                                            Il Il appela les secours et resta à côté de sa victime.

Il ne lui lâcha pas la main. Quand les policiers arrivèrent, Lucas pensa : « Je suis mort, mais rien n’est fini. »

(à suivre)