Chroniques de vie

Je vis entre deux hôpitaux. Dans l’un ma mère trouve le temps long entre les visites des membres de sa famille qu’elle ne reconnaît pas toujours, et puis elle oublie avoir eu ces visites. Dans l’autre mon mari se rétablit doucement.

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Mercredi, j’attendais dans le hall de l’hôpital. J’avais un rendez-vous avec l’assistante sociale pour le suivi de ma mère.

Un homme très âgé est arrivé sur un brancard. Deux ambulanciers, un homme, une femme, jeunes et dynamiques, lui demandent s’il est déjà venu ici. « Oui, répond-il, et ma femme est hospitalisée ici ». Ils laissent le monsieur dans le couloir aux bons soins du personnel et prennent un autre brancard sur lequel est allongée une femme très âgée, elle aussi, qui doit passer une échographie. Ils lisent le nom de la dame – c’est la femme du monsieur qu’il viennent d’amener. Moment d’hésitation car ils sont pressés par temps. « Oh, et puis, au point où on en est on n’est pas à une minute près ! » dit la jeune femme. Alors, ils font marche arrière avec le brancard sortant et mettent les deux brancards côte à côte. « Regardez qui est là, Monsieur ! »

Joie du Monsieur de croiser Madame. Emotion pour moi. Double émotion, la première de constater le niveau d’empathie des personnes qui s’occupent des personnes âgées, la seconde de me dire qu’un instant bonheur peut tenir dans un bref instant où deux brancards se croisent.

Je ne sais pas si vous vous êtes sûrs de votre vie, de vos croyances, de ce qui contribue au bonheur, moi je ne sais plus et j’ai l’âme à vif, toujours plus à vif à chaque scène de ce genre.

*

Que dire de l’autre hôpital ? Un poème, peut-être ?

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Il plane un air de renouveau

au goût d’automne primesautier

quand le ciel bleu transgresse l’orage

et que l’homme – décidément amoureux –

souhaite prendre la clef des champs

avec son coeur en bandoulière

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Est-ce bien raisonnable ?

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C.P.

Photo de Jean-Luc Barré

Gestation

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1

La vie – pas un chat

La vie – de fil en aiguille

La vie mon fils

Se tait la mère – se terre

l’enfant dans un silence de matrice

 

2

Pas un chaton ni un poussin

La vie qui passe de mère en fils

La vie au loin qui naît enfant

dans un silence de matrice

.

En terre de femme serpentait l’annonce

 

3

 Sans bruit la conscience dépasse le mur de la réalité.

L’intuition sus-terraine, la pré-connaissance de chair voyagent en des arcanes que seule l’ubiquité de l’esprit fréquente. L’intelligence des gènes ignore les barrières géographiques et tout autant la profondeur des océans, elle s’appuie sur des ponts invisibles à la constance éthérique. La communication existe entre les gènes, les jeunes cellules peuvent compter sur le soutient des anciennes. La vie entre parenthèses, chez l’un, offre son énergie, envoie son souffle d’amour vers l’âme fragile qui doucement s’installe.

 

Erin

(illustration Susan Seddon Boulet)

Le voile déchiré

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Le voile déchiré

 

 

Elle avait déchiré le voile et elle souffrait,

infiniment. Ses maux griffés dans le silence

d’une chambre de jeune fille troublaient son âme

 

Elle ne possédait de la vie que mille voix

qui la  hantaient, la laissant là sur le carreau

brisée, parmi les tesselles de ses rêves.

 

Seule, elle écrivait :

 

« Citadelle enflammée au bout du mirage…

Et l’avenir se retourne

Sur les pas de l’homme qui marche… »

 

N’oubliez pas l’enfant que le lait maternel

n’a pas nourri. Sa vie était de famine

et sa mort certaine. Le corps fuit la citadelle.

 

N’emmenez pas l’enfant, il n’est pas oublié,

il dort dans la mémoire des vivants qui l’aiment,

son absence est un éveil que les pleurs trahissent.

 

Seule, elle dansait :

 

« Noé a brûlé son Arche

Et la jungle s’est faite reine

Au milieu des catacombes… »

 

Les songes qui l’habillent sont les labyrinthes

où l’homme se perd tandis que sa robe froisse

la sauvagerie d’un monde inaccessible.

 

Etrangère à la jungle elle se pare de grâce,

s’excuse de ne vouloir annoter, à l’encre

noire, les lignes que traverse un arc en ciel.

 

Seule, elle pense encore :

 

« Les ordures fleurissent par tous les temps

Et la dent arrache les pétales.

Pour manger l’âme hostie ! »

 

À la lisière de l’éternité je tends

des feutres de couleurs, afin que s’écrive

la fleur d’espoir, avant l’extinction du soleil.

 

Erin (Carmen P.)