Prince téméraire 6

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Le lendemain matin, lorsque le jardinier du Roi vit ses plates-bandes et sa roseraie saccagées, il ne put contenir sa colère et la reporta sur le jeune homme qu’il tenait pour responsable. Rouge d’indignation, il l’accusa d’avoir manqué de vigilance, n’était-il pas aux premières loges pour stopper toute intrusion sur le domaine !

— Est-ce ainsi que tu surveilles le jardin ? Les fleurs sont écrasées comme si un cheval les avait piétinées ! N’as-tu donc rien entendu ?

— Un cavalier est venu, cette nuit, mais je n’ai rien pu faire, il est passé tel l’éclair. 

La princesse qui avait entendu des éclats de voix dans le parc, et qui voulait surtout dévisager l’homme dont elle avait eu le tort d’ignorer l’existence depuis des mois, s’approcha et intervint :

— Pourquoi accuser votre aide-jardinier ?  Je n’imaginais pas que vous puissiez le prendre comme votre souffre-douleur. Si vous avez subi des dommages, avant de vous en prendre au premier venu, venez m’en parler. Voici de l’argent, dit-elle en lui tendant une  bourse, achetez tous les plans dont vous avez besoin pour refaire les plates-bandes et, gardez le reste pour vous, mais je ne veux plus de telles démonstrations de colère sur ce domaine.

Le jardinier retrouva instantanément son calme. La bourse semblait bien pleine, il pourrait réparer les dégâts et il lui resterait de quoi agrémenter le quotidien de sa famille. Finalement, cette histoire, à premier abord contrariante, s’avérait bénéfique.

Quelques jours plus tard, alors que la lune suspendait  son croissant au pignon de la plus haute tour du palais, la princesse se rendit à la cabane. Pour elle Jovan oublia les conseils de prudence du roi et ôta ses vêtements de misère. Ils parlèrent longuement, mais leurs confidences, seule l’essence du cèdre en garde le souvenir. Il n’y avait plus de jeune paysan, plus de princesse, ils se montrèrent l’un à l’autre tels qu’ils étaient vraiment, deux êtres jeunes, amoureux de la vie, amoureux l’un de l’autre, et qui espéraient construire un monde à l’image de leurs idéaux.

Au moment de partir, avant que l’aurore ne commence à dissiper la nuit, la princesse confia  au jeune homme un anneau d’or : 

— Cette bague, dit-elle,  je te la laisse en gage de mon amour. Je n’épouserai personne d’autre que toi. Fais-moi confiance, ce sera peut-être long, mais nous pourrons, un jour, vivre ensemble aux yeux de tous ! 

La princesse savait son père très aimant, il lui faudrait faire preuve de persuasion pour qu’il accepte de se séparer d’elle. Elle prévoyait de nombreuses lunes de patience  avant de voir tomber toutes les résistances du vieil homme face à l’inconnu… Cet inconnu qui avait pris l’apparence de Jovan et dont le Roi douterait des qualités. Il en douterait jusqu’à ce qu’il soit convaincu de la sincérité et des valeurs morales de celui qui prétendrait vouloir épouser son enfant devenue femme… Li- Anne ne doutait pas, elle avait lu dans le cœur du jeune homme, alors elle était fermement décidée à se servir de toutes ses armes de fille adorée pour  persuader son père.

Son père avait quitté son ermitage royal et séjournait justement dans la vallée. Chaque jour il dut affronter les demandes incessantes de sa fille.

À trop aimer son enfant on la rend capricieuse. Elle veut  jouer au jeu des prétendants au mariage. Pauvre chérie elle ignore que souvent le mariage ne tient pas ses promesses, que ce n’est pas un jeu !  

La jeune fille cajola son père, elle le supplia, elle se mit en colère, elle bouda, elle pleura… le Roi ne put résister longtemps, il capitula au bout de quelques semaines et  donna l’ordre de faire fondre une orange d’or puis il invita, comme il était de coutume dans le royaume, tous les jeunes gens de riches familles à défiler devant sa fille.

Une estrade avait été montée dans la cour, la princesse y était assise sur un trône, l’orange posée sur un guéridon devant elle. Avec une attention feinte elle considérait les prétendants qui se succédaient. Le roi caché derrière une tenture, s’attendit, plusieurs fois, à ce que sa fille propose l’orange à certains jeunes gens qu’il trouvait  particulièrement beaux et élégants ; c’était le geste attendu, le geste par lequel la princesse révèlerait son choix. 

L’orange ne bougea pas de la table. On fit défiler les ouvriers, l’orange ne bougea pas. On fit défiler les paysans, l’orange ne bougea pas. Personne ne convenait à la Princesse et le Roi commençait à retrouver le sourire. On annonça alors  au roi que ne restait plus, dans le royaume, qu’un pauvre étranger qui n’avait pas de nom. 

— Qu’il passe dit le roi, désormais certain que la menace du mariage était écartée. Il imaginait déjà la Princesse revenant  à son bras au château.

Son soulagement fut de courte durée, le roi blêmit lorsqu’il vit que la princesse venait de tendre l’orange à un jeune homme habillé comme un paysan et portant sur sa tête une cagoule douteuse d’où ne dépassait aucun cheveu. Tout en lui était le contraire de ce qu’il espérait pour sa fille. Le port de ce jeune homme n’avait aucune élégance, il baissait les yeux vers le sol. Tout dans son attitude évoquait la fourberie ou les mauvaises manières.

C’en était trop, autant pour la foule que pour le Roi.

Une exclamation s’éleva des rangs des courtisans :

— C’est une erreur, l’orange a échappé des mains de la Princesse, il faut recommencer le défilé !

On recommença le défilé.  Tous les candidats se présentèrent à nouveau, une fois, deux fois, trois fois… et toujours la Princesse désignait le plus miséreux. Le doute n’était plus possible.

Le roi se sentait humilié devant la Terre entière, il était aussi très malheureux alors, pour la première fois depuis la naissance de sa fille, il se mit en colère :

— Tu me déshonores ! Vas au Diable !  Disparais de ma vue ! Pars avec ce misérable et ne reviens plus !

Sans dire un mot, la Princesse descendit de l’estrade, prit la main de l’homme qu’elle avait choisi et avec lui partit… en direction de la cabane du Parc.

 

à suivre…

 

Erin (Carmen P.)

 

 

Prince téméraire 5

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Le lendemain matin des exclamations le réveillèrent :

— Un vagabond ! Un pauvre hère dans le jardin du Roi ! Comment a-t-il pu pénétrer dans le domaine ? Allons, réveillez-vous et sortez de là !

Le garçon émergea de sa couchette de fortune. Devant lui se tenait un homme, une bêche à la main, il avait des allures de jardinier et il l’était en effet. Sa mission était d’entretenir le domaine. Il s’en acquittait fort bien, cela, Jovan l’avait remarqué alors qu’il survolait la ville… Lorsque ce brave homme vit le visage de l’individu qu’il avait pris pour un mendiant – un invité indésirable qu’il s’imaginait déjà devoir déloger avec l’aide des gardes – il ne put s’empêcher de rire. L’hilarité du jardinier Jovan la savait due à cette cagoule couleur chair qui lui moulait le crâne et que la terre humide avait maculée.

— Ha, ha, ha, une tête d’ange et des habits de gueux ! Ha, ha, ha… pas un poil sur le caillou ! En fait de tête d’ange tu as plutôt une tête d’œuf, aussi lisse que les  coquilles des œufs de mes poules et tu me parais bien inoffensif ! Mais Dieu, que tu es drôle !

— Excusez-moi si je vous ai effrayé. Ne vous fiez pas à mes vêtements, et surtout ne me chassez pas. J’ai besoin de votre aide car j’ai atterri ici par hasard et je ne connais personne. Comme vous semblez vous en être rendu compte vous n’avez rien à craindre de moi. Prenez moi à votre service en échange de nourriture… quelques morceaux de pain et des légumes du jardin me suffiront, je saurai me montrer frugale.

 Le jardinier était un homme bon, il consentit à garder le jeune homme, il le surnomma «  Tête d’ange », à cause de son crâne dénudé qui l’avait tant amusé. 

Tête d’ange devint donc l’apprenti du jardinier. Avec lui, toute la journée il bêchait, sarclait, émondait, arrosait… La nuit il dormait dans une cabane qu’il avait construite entre les branches d’un cèdre, il aimait le contact avec la nature, le parfum de la végétation endormie… il découvrit bientôt que la vue qu’il avait du château n’était pas dépourvue d’intérêt, non plus !

Le soir dans l’encadrement d’une fenêtre il apercevait une jeune fille, c’était la fille du Roi, elle admirait le parc et s’imprégnait de l’essence des arbres avant de s’endormir. De son  refuge Jovan  l’observait… et il se mettait à rêver.

Il la contemplait en silence, il respirait autant la nature environnante que l’aura de sa délicate présence. Il était  les yeux de la nuit. Mais bientôt rêver ne lui suffit plus ; il fallait que la princesse le voit, non pas comme un misérable mais tel qu’il était vraiment. Ils s’étaient déjà croisés au détour d’une allée, mais la jeune fille n’avait pas levé les yeux sur un jeune homme  à l’apparence aussi négligée. 

Un soir, Jovan alluma une lampe, il brûla à sa flamme un des poils du cheval, celui-ci se matérialisa aussitôt devant lui. Le jeune homme ôta ses habits de misère, sauta sur l’échine de son ami qui se mit à galoper sur la pelouse.

La princesse était à sa fenêtre, son étonnement fut grand de voir, sous les rayons lunaires, un bel homme resplendissant de puissance et chevauchant Pégase. Elle se demanda si la scène était bien réelle, mais elle vit le jeune homme se diriger vers la cabane du vagabond et se couvrir de la vieille pelisse rapiécée de l’apprenti jardinier. Elle comprit !

 

À suivre…

Prince téméraire 4

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La fuite

Par quel mystère le roi fut-il averti dans son sommeil ? Personne ne saurait le dire.

 Toujours est- il qu’il se précipita, en tenue de nuit, vers la salle de la fontaine d’argent, il sauta sur son âne et engagea la poursuite. Le bourricot fusait à une telle vitesse qu’il ne tarda pas à rattraper les fuyards.

— Jette l’étrille, vite ! dit le cheval à son cavalier.

Dés que l’étrille atteignit le sol, une forêt d’épineux se mit à croître instantanément. Son volume impressionnant  stoppa net l’avancée de l’âne qui, malgré les coups d’éperon que lui donnait le vieil homme,  préféra ne pas déchirer sa robe.  Il entreprit de contourner l’obstacle puis il  redoubla d’ardeur de sorte qu’il arriva rapidement  à la hauteur des deux amis.

— La paille, jette-la maintenant ! ordonna le cheval 

Les brins de pailles dans leur chute étincelaient sous le soleil matinal et leurs aiguilles d’or, en arrivant au sol se transformèrent en pieux qui s’enfoncèrent profondément dans la terre et séparèrent l’âne du cheval aussi sûrement que l’auraient fait les barreaux d’une immense porte de prison. Une nouvelle fois le Roi dut contourner l’obstacle pour mieux avaler ensuite la distance qui le séparait du jeune homme. Il arrivait à son niveau, il n’était plus qu’à une longueur de bras du jeune homme qui crut sa tentative de fuite terminée et son rêve de liberté envolé.

— Fouette, fouette l’air avec la cravache !

Avant que la main du vieil homme ne s’empare de son bras, le garçon donna un vif coup de cravache, et un large fleuve vint séparer le fuyard de son poursuivant. Ce monument d’eau  s’étirait du levant au couchant et sa profondeur formait comme un tunnel aquatique qui de la terre montait largement au-dessus des nuages. Cet obstacle était infranchissable, incontournable, le roi le comprit aussitôt. 

— Arrête-toi mon enfant, ne pars pas sans m’écouter, il y a quelque chose que tu ignores et que tu dois savoir ! 

Le son parvenait au jeune homme comme porté par l’onde du fleuve. Il ralentit sa monture et tendit l’oreille.

— Regarde ton reflet dans l’eau, mon fils. Tu verras que ta chevelure est devenue  d’or et que ton regard d’argent est aussi tranchant, aussi magnétique qu’une lame qui aurait la quintessence de l’esprit des océans. Voile-toi la face et abaisse les paupières  si tu ne veux pas t’attirer des ennuis. La vie en bas est sans pitié !

Après avoir prononcé ces paroles, le vieil homme fit demi tour et repartit en direction de la montagne. Il formula mentalement des souhaits de protection pour cet enfant téméraire et rassuré par ses pensées de paix il laissa un sourire expirer sous sa barbe. 

Le jeune homme descendit de cheval, s’approcha des eaux miroitantes du fleuve. Enfin,  il se vit tel que les eaux des fontaines l’avaient transfiguré. Terrible image ; il était aussi beau et étincelant qu’une statue en métal précieux. Le vieil homme n’avait pas menti, il fallait cacher cette anomalie. Comment ? Le garçon désemparé regarda autour de lui, c’est alors qu’il aperçut au loin un mendiant. Il se dirigea vers lui et, en échange de quelques pièces d’or, l’homme lui céda son vieux manteau rapiécé. Le jeune homme l’enfila par-dessus ses luxueux vêtements, puis il enfonça sur sa tête un bonnet de peau. Ce bonnet était tellement moulant et masquait si bien tous ses cheveux d’or, qu’on aurait pu le croire chauve. Deux précautions valant mieux qu’une, il rabattit en plus la capuche du manteau et la fit descendre jusqu’à l’arête de son nez. De son visage on ne voyait plus que les ailes du nez, la bouche et le menton.

 Le voyage fut long ; les chevauchées  de jours étaient entrecoupées de nuits à la belle étoile… Après une étape  particulièrement épuisante à cause de la faim qui lui tenaillait le ventre – il n’avait prévu aucune solution magique pour palier à la faim qui ne semblait pas être un problème pour son cheval -,  une ville fortifiée attira son regard. Elle lui apparut posée sur une vallée d’ocre enluminée par la magie du soleil couchant. Il demanda à son cheval ailé de s’approcher, de survoler discrètement la citadelle. Un parc magnifique où s’étalaient les frondaisons d’arbres plus que centenaires fascina le jeune homme. C’est là qu’il demanda au cheval de le déposer. À l’ombre de la végétation dense de ce parc il serait en sécurité.

Dans ce jardin majestueux se dressait un manoir, le jeune homme reconnut, au dessus de la porte, les armoiries de son père adoptif. Ainsi, il avait une nouvelle fois choisi les terres du vieil homme ! Se pourrait-il qu’habite ici la fille du roi ? Le roi, lui avait longuement parlé d’une fille dont il vantait les qualités de coeur et la beauté.

 Le jeune homme, se sentant en sécurité, renvoya son cheval sur ces mots :

 — Reprends ta liberté mon ami, va où bon te semble. Je garderai de toi ces quelques poils de ta crinière et, lorsque j’aurai besoin d’une monture je te rappellerai.

 Il faisait déjà nuit, le jeune homme se pelotonna sous un buisson et il s’endormit.

 

Carmen P. (Erin)

 

À suivre…

Prince téméraire 3

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Heureux d’avoir entre les mains le remède à la cécité du roi et ignorant avoir débarrassé la montagne de ses créatures maléfiques, le jeune homme reprit allégrement le chemin du château.  Les brebis qui le précédaient n’avançaient guère vite, de sorte que, porté par son élan, il se retrouva plusieurs fois au milieu du troupeau… l’envie lui prit alors de sauter.  Si quelqu’un avait observé la scène, à ce moment là, il aurait vu  un espèce de pantin dansant et sautant parmi les moutons.  Jovan se savait seul dans la montagne, seul et libre  de donner libre cours à sa joie sans craindre les regards, toujours prompts à se moquer.

Dès que le troupeau fut à l’abri dans la bergerie le garçon se précipita dans les appartements de son protecteur. Il lui tendit un fruit et lui demanda de le manger sans poser de question. Comme par miracle, au fur et à mesure que le roi savourait les quartiers d’orange, la vue de son œil gauche devenait plus nette.

— Maintenant, dit le garçon, je peux vous donner la deuxième orange et votre œil droit guérira lui aussi, mais, en échange, entendez ma requête, donnez- moi les deux clés qui sont encore accrochées à votre ceinture !

Tout à l’impatience de recouvrer une vision parfaite, le roi n’hésita pas un instant. Lorsqu’il lui tendit les clefs, Jovan crut remarquer que le vieil homme souriait. 

Ne dirait-on pas qu’il  me lance un clin d’œil malicieux ?

La curiosité du jeune homme allait enfin être satisfaite !

Les portes s’ouvrirent non pas sur des trésors mais sur les salles des fontaines… des fontaines d’eaux vives protégées comme des merveilles par des animaux féériques. Dans la première salle un cheval ailé se reposait auprès d’une source dont l’eau brillait comme de l’or. Le jeune homme s’en approcha, il se pencha, ses cheveux entrèrent en contact avec le flot et ils se couvrirent de reflets d’Or.

Dans la dernière salle, un âne aux ailes déployées semblait prêt à s’envoler  à tout moment. Il était le gardien de la fontaine des eaux d’argent. Cette fois encore, le jeune homme se sentit irrésistiblement attiré par l’onde précieuse, il la recueillit dans le creux de ses mains. L’eau était fraîche il s’en aspergea le visage. Deux gouttes perlèrent et dans ses yeux vinrent se noyer. Il cilla sous la sensation d’un picotement. Son regard, tout à coup, s’illumina d’un éclat lunaire qui vint renforcer la détermination naturelle de ses yeux gris-bleu.  Ces transformations, Jovan ne les remarqua pas lui-même mais elles ne passèrent pas inaperçues auprès du roi. Elles étaient le signe d’un baptême spécial que le vieil homme avait permis, un don que le jeune homme portait avec beaucoup d’innocence mais qui ne manquerait pas d’attirer la convoitise.   

À l’abri des murs du château de la montagne, sous l’attention toute paternelle du roi et celle pleine de prévenance et d’amitié de son valet,  la vie s’écoulait sereine et le garçon vécut des jours heureux. Il sut se rendre  utile, le travail ne manquait pas.  Parfois il prenait sa houlette et partait accompagner le troupeau.  Avec les bêtes il s’enivrait de l’air des alpages. Le roi était un grand érudit et il aimait  instruire son fils lors des longues soirées au château. Ainsi s’écoula un temps où Jovan accumula des connaissances. Il apprit facilement, car sa mémoire était prodigieuse, et le roi commença à redouter le jour où il n’aurait plus rien à  transmettre à son protégé. L’accablement marquerait cette date, mais le roi était sage il savait que la jeunesse ne peut se satisfaire de vivre au rythme d’un vieil ermite. La vie de Jovan devait s’accomplir, il lui dirait avant de prendre garde à son apparence, combien le monde est cruel et sème le trouble dans les esprits… mais cela pourrait bien attendre encore quelques jours !

En effet, plus vite que l’angoisse du roi ne le laissait présager, cette vie privilégiée commença à devenir pesante pour le jeune homme. Il aurait aimé  rencontrer d’autres personnes, découvrir la ville, pourquoi pas. L’animation qui y règne doit être passionnante comparée à l’ennui des jours cousus de petits bonheurs comme il le connaissait dans cette montagne, sans jamais l’avoir laissé paraître aux yeux de quiconque ! 

Un matin dès le lever du soleil, le berger se rendit près de la fontaine d’or où l’attendait le cheval qui était devenu son confident. Quand il lui fit part de son intention de quitter le château le cheval se cabra de joie et lui fit entendre d’ un hennissement.

— J’attendais ce moment depuis ton arrivée au château. J’en ai assez d’être une gargouille de fontaine, de brimer mon élan, de faire comme si j’ignorais avoir des ailes ! Mais je dois te dire que le Roi ne nous laissera pas partir facilement, il enfourchera l’âne et cet animal est plus rapide que moi…

— Que faut-il faire alors pour réussir à nous enfuir ?

— Ignores-tu que dans les contes, des objets magiques nous tirent de toutes les épreuves !

— Des objets magiques ? Je n’en connais pas !

— Eh bien, prenons au hasard,  une étrille, une poignée de paille et une cravache… ça fera l’affaire !

Le jeune homme ne se posa pas plus de questions, le cheval semblait s’y connaître en matière de protection magique,  il lui laisserait volontiers  ce domaine tandis que lui ne se fierait qu’à son intuition. Bien des aventures lui avaient appris à composer  avec les  caprices du destin ; en cas d’ennui il suffit de ne pas se laisser impressionner, de garder à l’esprit l’image claire de ce qu’on désire et d’aller de l’avant. Il se hâta de réunir les trois objets magiques, le cheval refusant de partir sans ces accessoires, puis il sauta sur le destrier et s’envola.

À suivre…

 

Prince téméraire 2

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Résumé : Un jeune homme pauvre a quitté la maison de ses parents en espérant trouver fortune. Après une longue et pénible marche, il arrive devant un château. Le maître des lieux lui ouvre la porte et lui demande ce qu’il vient chercher ici.

— Un gîte et un couvert, Monseigneur. Je suis épuisé d’avoir tant marché depuis des jours ! En échange de votre hospitalité, si vous me le permettez,  je vous servirai tel un domestique et je vous en serai reconnaissant tel un fils.

— Vois-tu, déclara le vieil homme après avoir réfléchi, je pourrais te prendre pour fils, mais il faudrait avant cela que tu te couches sur le ventre et que tu supportes sans broncher que je  t’administre des  coups de bâton. Ensuite, en fonction de ton attitude, il se pourrait que je  répondre favorablement à ta proposition. Le courage dans l’épreuve est la première qualité que j’attends de celui qui souhaite me succéder. Je n’ai pas de fils et j’aurais bien besoin des  services d’une personne de confiance. Acceptes-tu  l’épreuve ? Si tu la refuses  je ne t’ouvrirai pas ma demeure et tu pourras rebrousser chemin.


—  Donnez m’en dix si vous voulez, mais acceptez de me prendre pour fils, répondit le jeune homme.

Il n’avait aucunement le désir d’endurer la souffrance, il acceptait l’idée de se prêter à ce qu’il considérait comme un jeu sadique simplement parce qu’il était en mesure de duper le vieil homme. Il avait remarqué des sacs bourrés de paille, il s’empara de l’un d’eux et  le mit sur son dos. Ainsi protégé il s’étendit sur le sol.

— Es-tu prêt ? interrogea l’aveugle.

—  Oui, répliqua le jeune homme d’une voix déterminée. 

Le vieil homme leva son bâton et le laissa retomber sur sa victime. Le choc fut vigoureux, et retentit en même temps que le cri de douleur qui l’accompagnait.

 — Aïe !

Même geste violent répété.
 

— Aïe, Aïe !

Encore une fois.
 

— Aïe, Aïe, Aïe, vous allez me tuer, ne frappez pas si fort ! Stop ! Trois coups c’est bon, on en reste là.
 
Sur ces paroles le jeune homme se releva, envoya le sac de paille au loin d’un coup de pied. Le vieil homme le prit par les épaules, tâta son dos comme s’il voulait vérifier que ses coups n’avaient occasionné aucune fracture, puis il le serra dans ses bras. Ensuite il lui confia son trousseau de clefs après en avoir ôté deux.
 
—  Ces deux-là me sont réservées. Après le repas, tu pourras commencer à explorer les salles dont je t’ai confié les clés… Tu as de quoi t’occuper et t’émerveiller mon fils !

Piqué par la curiosité, le nouveau protégé s’empressa d’ouvrir  chaque salle dont il avait la  clef. Dans la première il découvrit des objets en argent. La seconde contenait des monticules de pièces d’or. La troisième cachait des coffrets emplis de perles fines. La quatrième était l’écrin géant des rubis. Au fur et à mesure de ses explorations le jeune homme allait d’émerveillements en éblouissements, les portes abritaient des joyaux, tous plus précieux les uns que les autres. Dans la dernière salle dont l’accès lui était autorisé, brillaient des diamants.

Que pouvaient contenir de plus précieux encore les pièces interdites ?

 Il manifesta une joie toute juvénile face à tant d’abondance. Espérant que son enthousiasme allait toucher le vieil homme, il usa de mille stratagèmes pour tenter de convaincre son mystérieux bienfaiteur de lui accorder sa confiance et… les deux clés restantes du trousseau. 

Rien n’y fit. Sous sa barbe le vieil homme souriait. 

—  Plutôt que de me questionner inutilement, va rassembler mes moutons, cela fait si longtemps que je ne les ai pas sortis. Ils ne connaissent plus le goût de l’herbe verte des prés. Tu peux les conduire partout, mais un conseil, évite le vallon des fées. L’herbe y est particulièrement tendre, mais sache que ce ne sont pas des fées que tu y rencontreras mais des sorcières. Elles sont trois et se jouent des hommes, crois moi, je sais de quoi je parle, ces trois folles m’ont arraché la vue. 

Le jeune homme glissa une flûte à sa ceinture, saisit un bâton et alla au bercail où attendait le troupeau. En avançant vers les pâturages le berger se demandait  pourquoi il priverait les brebis de l’herbe la plus tendre. Il était sans crainte, fées ou sorcières ne l’intimidaient pas. N’avait-il pas déjà gagné la confiance d’un vieil homme hargneux qui l’avait  accueilli par des coups de bâton !  Les bêtes, elles, étaient fébriles et affamées, après tant d’années où elles avaient dû se contenter d’herbe sèche.  Elles aspiraient à savourer l’herbe la plus grasse, la plus tendre, la plus abondante et elles s’y dirigeaient spontanément. Les retenir, les conduire dans une autre direction relevait de l’exploit. Jovan n’avait pas envie d’une épreuve de force avec des animaux qui savaient exactement ce qui était bon pour eux. Peste soit des recommandations qui sèment le doute dans les esprits !   

C’est ainsi que les moutons purent s’en donner à cœur joie, aucun ongulé n’éprouva le besoin d’aller chercher fleurette plus douce ailleurs que sur ce vallon lumineux, et le berger, lui, put s’asseoir tranquillement à l’ombre d’un arbre. Il sortit sa flûte et entama un air joyeux.

Attirées par ses notes, trois jeunes sorcières arrivèrent bientôt et elles se mirent à danser, frénétiquement. Après une première danse, elles hélèrent le jeune homme.

— Eh, joli pastoureau, on aimerait jouer avec toi, si les défis ne te font pas peur !

Tu vas jouer de la flûte et nous nous danserons. Si tu tiens le coup plus longtemps que nous, ton désir le plus cher sera exaucé, si c’est nous qui gagnons, tu devras nous céder tes yeux. 

— Je suis d’accord, répondit le berger qui  dans son village n’avait pas d’égal  dans l’art de jouer de la flûte, mais il se garda bien de s’en vanter auprès des  sorcières.

S’ensuivit une folle sarabande ; le garçon jouait, les fées dansaient. Il joua de plus en plus rapidement, les fées suivirent le  rythme… un certain temps, mais danser de plus en plus vite ne tarda pas à les épuiser. Elles en avaient pourtant de l’énergie les diablesses, mais Jovan avait plus de souffle qu’elles n’avaient de pouvoirs !

— Arrêêête…on n’en peut plus ! supplièrent-elles, haletantes. C’est à peine si elles parvenaient à parler.

— Je cesserai de jouer, Mesdames, seulement si vous me rendez la vue à mon père. Vous le connaissez je crois ? 

— Est-ce cela ton désir le plus cher ? demandèrent les sorcières étonnées.

— C’est mon désir et vous n’avez pas à discuter ou  tenter d’en connaître la raison. J’ai relevé le défi. Je l’ai gagné. Vous devez exaucer mon souhait aussi étrange qu’il vous paraisse. 

— En effet, gémirent-elles, alors va près du vieux chêne, tu apercevras une grotte, c’est notre demeure. Ce que tu cherches est sur l’étagère. Tu verras deux oranges. Emporte-les et donne-les à ton père, quand il les aura mangées, il recouvrira la vue. Par contre, en entrant chez nous reste silencieux, n’effraie pas nos enfants, elles risqueraient de prendre peur et le Diable seul sait ce qu’elles pourraient faire.

Le jeune homme n’attendit pas davantage d’explications, il partit aussitôt. En courant, il se précipita vers la grotte. Toujours courant il entra. Il  courait et frappait le sol et criant. Il vit les deux oranges d’or et s’en saisit. Il sortit toujours courant, frappant et  hurlant à pleins poumons. Les enfants des sorcières, réveillées n’eurent même pas le temps de voir qui était entré, elles se mirent à hurler aussi et, prises de panique, sautèrent dans le feu… Un peu plus tard quand les sorcières arrivèrent chez elles, elles retrouvèrent leurs filles  carbonisées… et toutes sorcières qu’elles fussent, elles se tordaient de douleur en gémissant :

— Malédiction, crièrent-elles, nous avons tellement semé la terreur dans la région que le sort nous punit horriblement en retour ! Il ne nous reste plus qu’à fuir cette grotte de malheur !

Toutes trois partirent. En les voyant de loin, on ne reconnaissait plus les fées agiles qui si joliment dansaient. Le chagrin les avait métamorphosées en vieilles femmes que le poids du chagrin courbait. Sans doute marchent- elles encore, car leurs petits pas fatigués n’ont pas pu  les conduire bien loin. D’ailleurs, nulle part sur terre n’existe pour elles, maintenant,  un  lieu où  danser leur soit  possible.

 

à suivre…

Prince téméraire

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(illustration de Killian Pennarun – non libre de droit)

 

C’était une bien curieuse montagne, elle semblait inaccessible… d’ailleurs, de mémoire d’homme dans le village, personne ne s’était jamais aventuré au-delà de la forêt de sapins qui marquait l’entrée d’un territoire que l’on disait maudit. Les conifères formaient une barrière naturelle, sombre quelle que soit la saison.

Un chemin escarpé partait du village, mais nul ne l’empruntait, aucun pas n’osait affronter les ronces, repousser la végétation serrée, pour tenter d’atteindre les cimes, et enfin comprendre le mystère du lieu.
De la vallée, on apercevait des pics blancs, telles des lances ils transperçaient les nuages. On prétendait qu’un château aurait été creusé dans la roche, que ses salles seraient d’anciens habitats troglodytiques et l’on disait même que les pics, qu’on pouvait apercevoir du hameau, par temps clair, n’étaient autres que les tours du château.

 

Loin de là, dans une région voisine, vivait un jeune homme qui depuis sa naissance n’avait connu que  misère et privations. Il  rêvait  de s’affranchir de la pauvreté et était résolu à partir chercher, de par le monde, la fortune que la vie ne lui avait pas donnée au berceau.
Rien ne l’aurait détourné de son projet hasardeux, ni le regard de son père, ni l’amour de sa mère. Sa décision était prise, il ignorerait les dangers, ou alors, il les affronterait au moment voulu. D’ailleurs, à l’heure du départ et des adieux, il ne voulait même pas penser aux épreuves qui l’attendaient.

Au revoir chers parents, fort de votre amour je pars à la découverte d’une vie moins misérable et je vous reviendrai riche.  Avec vous et nos amis je partagerai ma  fortune… gardez confiance, je vous aime !

Il marcha par monts et par vaux, rien ne l’arrêtait. Un jour, il arriva dans un village. Derrière la chapelle, il découvrit  un chemin qui l’intrigua. Il s’y engagea bien que le passage ait été envahi par les ronces.  Il lui fallut gravir un sentier d’abord escarpé mais qui devint rapidement abrupt. Il dut poursuivre l’ascension à quatre pattes, puis l’expédition se transforma en escalade, à mains nues…  enfin il arriva au sommet d’où il put apprécier le chemin parcouru et admirer le paysage en contre bas, mais quelle ne fut pas sa surprise  lorsqu’il découvrit qu’il se trouvait devant l’entrée d’une demeure impressionnante qui semblait taillée dans la roche et dont il ne soupçonnait pas l’existence depuis la vallée.

Un château, ici ?

Il souleva un anneau de métal qui résonna lourdement sur la porte. Un vieillard apparut au bout d’un  temps qui lui parut une éternité. L’homme était aveugle et portait à sa ceinture un trousseau de clefs.
— Voilà un jeune homme bien téméraire de s’être aventuré jusqu’ici où personne ne vient jamais ! Mon serviteur, qui t’a observé par le judas, m’a dit que tu es jeune et que tu te présentes sans arme. Pourquoi viens-tu troubler ma retraite ? Qu’attends-tu de moi ?

 

à suivre

Le Tao – 1er verset –

 

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La sagesse de l’ enseignement du Tao, lorsqu’on essaie de comprendre ce qu’il peut révéler de notre vie, n’est plus à prouver. Suite à ce verset j’ai écrit les premières pensées qui ont traversé mon esprit; Je me pose en effet beaucoup de questions sur la nécessité d’écrire que je ne peux vivre qu’en m’accordant des pauses de temps en temps, je  me tourner alors vers les miens, vers mon jardin ou mes animaux… mais ce n’est pas immédiat, l…’ordinateur est là, les cahiers, les feuilles et les idées surgissent et je suis une acharnée du travail que j’ai du mal à interrompre. Quand trop c’est trop, quand même le désir d’écrire réveille un certain inconfort, l’urgence est au lâcher prise et à l’observation de ce mouvement qui crée des tensions. Ne pas répondre, ne pas juger, même si on flanche et recommencer à se tourner vers la vie, vers le chat qui réclame une caresse, vers ses enfants à écouter, vers la nature qui est toujours prête pour la rencontre. Les mots se vivent avant de s’écrire quand le temps qu’on leur accorde n’est plus contraignant.

*

Le Tao qu’on peut raconter n’est pas le Tao éternel. Le nom que l’on peut nommer n’est pas le nom éternel.

Le Tao est à la fois nommé et innommé. En tant qu’il est innommé, il est l’origine de toute choses ; en tant qu’il est nommé, il est la Mère de dix mille choses.

Celui qui est toujours sans désir peut voir le mystère ; celui qui toujours désire ne voit que les manifestations. Et le mystère est lui-même la porte de toute compréhension.

Lao-Tseu

*

À cette (re)lecture, je me dis… que la poésie, bien qu’elle tente de laisser entendre la voix de la source, n’est que la Mère de dix mille choses que la mémoire des impressions qu’elle transmet n’est qu’une pâle dilution, un mirage du merveilleux qui est vu et ressenti que seule la présence à l’instant a du sens et la quête des mots nous en éloigne que tourner le regard en soi permet de cerner le désir dans ce qu’il a de déstabilisant et nous éloigne du présent que l’acceptation du non désir n’est pas un acte de résignation

J’ai le non désir d’écrire que des années d’abstinence ont forgé. Les mots invisibles sont paroles d’anges immatérielles par essence.

Erin

Les pouvoirs

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Certains pouvoirs manquent à notre accomplissement
Sauraient-ils  te soutenir, toi, ma volonté
qui dans la faiblesse s’incline – impuissante à me protéger.

Le corps est  une demeure qui souvent nous trahit
Sujet de perversion………..victime de violence
matière à prostitution……….… Notre incursion
sur terre est une épreuve vouée au don de soi
quand la rage ne nous révèle  pas.. bourreaux

Nos jardins sont peuplés de chimères
qui ne changent rien à la marche du temps
Le mal est le limon qui engraisse nos lendemains
aucune douleur ne supporte l’absolution

Les lamentations sont un chant qu’on entonne
en silence pour ne pas faire d’ombre au bonheur
de proximité. Ce que le passé a noué
le présent le dénoue avec diligence.

La mère ne donne pas seulement la vie
toute à la joie de mettre au monde elle oublie
que cet enfant ne lui appartient pas
sauf lorsque dans son sein il s’éteint

Une douleur à jamais sans délivrance
car porter la mort est un crime qu’elle ne se pardonne pas
La maternité est une étape – œuvre de procréation
savoir s’en détacher ouvre à d’autres créations

L’emprise charnelle parfois avilit sa source
le corps se prête aux avances de l’amant
mais l’âme prie le ciel de ne pas donner aux hommes
des pouvoirs autres que sensoriels

La  femme invoque la force. Elle sait la trouver dans l’amour authentique
un amour d’enfance, un amour d’avant l’offrande physique
un amour précédent le premier cri
un soupçon d’allégresse  où la conception nous a cueillis
et dont la flamme vacille dans l’alcôve du cœur

Souffle !

Ce sanctuaire n’apparaît qu’au dormeur et  le Grand Rêve le balaiera.

Carmen P.

(pour les droits de la femme qui ne sont pas affaire d’une seule journée)

Vent d’Ouest

croquis de Charles L'Heureux

 

Le vent d’Ouest secoue son corps d’hiver
la pluie ne cesse – les gouttes glissent
le long de ses branches – encensent la terre.
Son panache à venir replié dans l’alcôve
de ses bourgeons, l’arbre offre ses ramures en prière.

Mudras tendus vers le ciel, doigts papillons
entre lesquels insiste le souffle – s’infiltre
jusqu’à ce que la coupe gonflée d’air frémisse
en mille points puis retombe dans l’instant calme.
Une sculpture d’énergie s’ancre autour du bois

 

Erin

(illustration de Charles L’Heureux, arbre remarquable du Canada)