Vite, un poème

AlvarNight

(illustration: Alvar Sunol, La nuit)

 

Mon chant déraisonne

qu’un oiseau ravive

d’un roucoulement intrusif

 

Vite, un poème !

 

une construction parfaite

qu’un ami de haute plume
 
par-delà la mort me tend
 
Je le mâcherai comme brioche
 
que la diète m’autorise pour tout aliment
 
je le mâcherai et je le restituerai autre
 
tout imprégné de mes saveurs
 

 

Oh, il ne sera pas meilleur

et n’aura aucun sens !

 

qu’importe le sens quand le goût suffit

à ranimer la joie et que la vie sur Terre

malgré ses deuils, ses terribles renoncements

ses immenses désenchantements

nous accorde l’ éveil à la pure beauté

par la vibration d’un chant

que la lecture d’un poème prolonge

 

Erin (Carmen P.)

sur Madison Avenue

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La foule vous englobe dans son mouvement

dès le premier pas dans la lumière de la rue

ambiance sonore et senteurs culinaires

la déco est en place pour le bain quotidien

.

le rythme s’accélère, rétracte l’horloge

un jour de pomme ordinaire pour mégalopole

.

sous les pales des hélicoptères

la liberté dresse son flambeau

elle veille sur la chair et sur l’Art

fulgurant du modernisme déjanté

.

vrombissements et précipitation

.

les passants marchent sur l’ombre

de ceux qui les précèdent

dans l’urgence d’une foulée rapide

dont l’amplitude signe l’efficacité

.

la ville est si ronde qu’elle en paraît vide

.

la ville où le flux se fait, se défait

la ville où le silence se glisse

parmi les clameurs des tours d’ivoire

une arche qui incube sa marées humaine

.

Ground zero des êtres en effervescence

le corps à l’écoute de la musique

des autres aiguilleurs de la terre

le même ballet pour une seule âme

.

seuls les amoureux oublient le tempo

ils prennent la ville, la parcourent, interdits

puis s’évanouissent dans les vapeurs urbaines

leur joie jaillit en touches successives

.

la note haute du matin descend

les octaves au cours du jour, devient

basse le soir venu – ou l’inverse –

ainsi va l’ascenseur du top of the rock

.

La vie est une fourmilière

qu’on traverse à pas pressés

en suivant le décompte des secondes

quand clignote la main au passage piéton

.

sur Madison Avenue

.

Go! Go! Go!

.

Erin (Carmen P.)

site web pour l’image : stodomen.ru

Mé… moi… re

Beatriz Martin Vidal

 

(moi… maman, je te re dessinerai une île où ton histoire sera sauve)

 

Du jour au lendemain la mémoire s’est verrouillée, le jour replié sur les souvenirs s’est fermé aux lendemains sans désir, et dans le vide d’un présent confiné la lente dessiccation des souvenirs, eux-mêmes, dépossède la victime de toute son histoire.

Oh, donnons-lui une histoire, n’importe laquelle, l’essentiel est qu’elle s’en souvienne ! Frappons son imagination et qu’elle l’emporte même si ce doit être dans la tombe !

L’enfant intérieur perdu dans une maison abandonnée cherche la voie du cœur – le moindre filon devient ruisseau sur lequel il s’embarque.

Imagine : Il y a un enfant en toi sur une toute petite barque. Comme celle-ci. Tiens, je te la donne. Vois-tu l’enfant ? Il rame avec toute l’énergie de sa confiance en l’amour qui ne peut, qui ne doit se tarir. Il est le gardien de ta mémoire. Elle survivra.

.

Carmen P.

.

image : Beatriz Martin Vidal

Juillet

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Les frissons légers des instants volés à la torpeur de juillet accrochent sur les pièges à rêves des  prises détonantes. Quand on libère ces souvenirs de leurs papillotes, ils pétillent et remplissent l’esprit de leurs bulles qui appellent le frisson d’une nouvelle vague.

Les éclairs de cœur annoncent plus de lumière que les aubes les plus lumineuses d’une quelconque île paradisiaque. 

Rien ne s’arrête vraiment derrière le rideau des apparences figées.

Non, rien ne s’arrête. Les évènements dans les coulisses se préparent à entrer en scène.

Le front sur la vitre, l’enfant regarde à l’intérieur. Il ne joue pas encore son rôle.

Le verre s’efface sous la pression du bleu, insistant. C’est maintenant à l’intérieur, tout à l’intérieur du cœur de la mère que la tige de son iris plonge et dans l’eau d’un  regard puise la force de l’épanouissement. Il est inflorescence, un tournesol, peut-être, qui cherche son soleil.

L’enfant reconnaît sa mère avant la conception. La mère accompagne ses pas bien au-delà des chemins de poussière car l’eau de l’amour transpire au travers des parois temporelles.

L’amour est un  jardin d’acclimatation.

L’indifférence est un leurre qui prend pour excuse la vitre et lui donne les pouvoirs d’une frontière. Ces limites ne sont qu’extérieures. La joie d’être coule à l’intérieur, elle ignore les limites.

Terre. Le champ de notre vision ne perçoit pas la nature illimitée des lendemains.

L’œil ne suit pas la ligne qui relie l’ombre, à peine marquée, à l’autre, feuillue, mais trop lointaine d’un ciel impassible.

Derrière la vitre l’enfant perce l’avenir en interrogeant ses racines. Ouvrons pour lui une fenêtre sur la clairière du présent où court l’impulsion d’une eau vive.

 

Erin (Carmen P.)

le 6 juillet 2015

photo : Elena Shumilova

Instant gong

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Le tangible est l’instant gong mais rien ne s’y passe, à moins de se laisser surprendre.
Tout est dans la vibration qui suit l’impact et manifeste la rémanence du son dans l’espace qui n’est pas le vide.
Ainsi l’on peut vivre, suspendu à l’intangible, entre les gongs que sont les pierres de la traversée, dans la dynamique du sot.

 Carmen P.

… et si vous voulez un mandala dessiné à main levée par mon fils, Killian. Il souhaite qu’il soit diffusé… copiez, distribuez, coloriez !

 

Le monde

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Tout commence dans le néant, tout y retourne….
C’est l’espace où notre raison d’être jongle
avec mille pépites de joie dans la vibration Amour.
Pourtant, nous courons sur la peau de l’existence
accumulant tant et plus sur notre bulle de savon.

Je crois à la perméabilité des intentions
vierges de tout égoïsme, elles transformeront le monde.
Pensées et doutes ne passeront pas sans être,
en conscience, triés hors des pièges du jugement.

Lent cheminement vers l’intérieur du soi !

La Terre rayonne à la perspective
de notre proche alignement
sur l’élan qui nous porte.

.

Carmen P.

https://www.youtube.com/watch?v=fBVv7udJI7k

L’arbre mère

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Tous les bourgeons d’amour devenus branches occupent immensément le cœur de l’arbre mère. Pour eux, elle attend de la vie plus que des demi épanouissements.
Elle porte, avec ses fils et la lumière et les épreuves à affronter. Elle réhausse l’espoir jusqu’aux paliers où l’air est plus clément.

Absolue solitude de la Pythie qui de toute sa droiture défend l’amour avec la force de l’énergie originelle
Sans trêve, elle rajoute du poids dans la balance, côté vie, quand le monde manifeste, de façon mineure sa tendresse pour l’un de ses enfants, et quand l’inimitié risque de le fragiliser elle insuffle encore plus de lumière, car pour elle tous brillent du même éclat.

Ainsi elle donne à boire l’eau de la vie au calice des tulipes, même si elle-même, dans l’ombre, s’abstient d’y  goûter.

Erin

(photographie Barbara  Chikhi)

Prince téméraire 8

1381271566047Ceci est la fin du conte. Je ne le laisserai pas longtemps sur mon blog. Il reste à mon fils  quelques illustrations à réaliser encore et moi je vais m’applique à relire  une troisième fois, puis une quatrième fois…. le texte !

 

__ Quelques temps plus tard, une guerre éclata. Le genre de situation que le Roi avait en horreur, mais qu’il ne pouvait éviter car il avait des voisins belliqueux. Il rassembla ses armées et confia la direction des combats au plus vaillant de ses seigneurs.  Lui-même était trop âgé pour participer à ce conflit, il le regrettait, car il considérait que rester dans un camp retranché pendant que ses hommes se battaient n’était pas digne d’un monarque ! Il  songea avec tristesse au fils adoptif qu’il avait perdu… comme cet enfant généreux aurait bien défendu les intérêts du Royaume. Il le pensait même suffisamment intelligent pour désamorcer  un conflit avant que ne commencent les hostilités, mais l’heure n’était pas aux regrets, la haine grondait dans le cœur des hommes et ne demandait qu’à s’exprimer, à faire son œuvre. Encore une fois !

Sa fille surgit alors, et coupa court ses pensées nostalgiques.

— Père, permettez à mon époux de partir au combat. Redonnez-lui son cheval, même si c’est une vieille carne.

Le roi accepta sans discuter, il exigea seulement que le jeune homme reste à l’écart des autres chevaliers, qu’il les laisse faire leur travail, car un jardinier de toute évidence ne doit pas savoir  manier l’épée.

Encore une fois le jeune homme prit de l’avance, il arriva avant la cavalerie au lieu dit du Champ des batraciens et il fit, à nouveau, semblant d’y être embourbé. Il savait que la répétition de ce scénario ne pourrait qu’attiser le sarcasme des chevaliers, même si  cela n’était pas digne de leur rang. 

Lorsque le Roi vit son gendre dans une posture aussi ridicule, il passa son chemin en feignant de ne rien voir, mais les rires de ses hommes qui contemplaient la scène l’humiliaient profondément. Comme il regrettait qu’aucun des ses chevaliers ne manifeste un peu d’humanité, lui-même ne pouvait aller au-devant du jeune homme, ce geste aurait été interprété comme un aveu, donnant raison au choix de sa fille, choix qui restait une énigme pour lui et qu’il ne pouvait cautionner pour le moment.  

La bataille qui s’engagea un peu plus tard fut terrible… La défaite allait être consommée, la déroute imminente,  quand  surgit de nulle part sur un coursier ailé un homme étincelant comme un soleil,  sa chevelure était d’or et son regard foudroyant. Son sabre s’abattait  avec une énergie surhumaine… Les ennemis, devant une telle apparition, furent pris de panique et ne tardèrent pas à battre en retraite.

Jovan était indemne, sans hésiter il s’entailla un doigt,  puis il galopa en direction des troupes du roi.

On annonça au roi que le brillant chevalier était légèrement blessé, alors le souverain lui fitparvenir, pour bander sa plaie, son propre mouchoir – un mouchoir tissé de fils d’or. Il demanda à voir le chevalier providentiel, mais celui-ci s’était déjà envolé. 

Sur le chemin du retour, l’armée Royale dut repasser par le champ des batraciens. Devinez qui ils virent ? Tête d’ange, ainsi que beaucoup le surnommaient, toujours habillé tel un gueux et barbotant dans la gadoue…

Le roi était consterné !

De retour au palais, le roi fit organiser une grande fête pour célébrer la victoire. Tous les nobles du royaume furent conviés. La Princesse intercéda auprès du roi pour que son mari obtienne lui aussi une invitation. Après le vif sentiment d’humiliation que le Roi avait ressenti, sa fille eut beaucoup de mal à obtenir cette faveur. De guerre lasse le Roi néanmoins céda. Il répondit d’une voix résignée :

— Qu’il vienne, ma fille, mais qu’il soit discret et reste en bout de tablée.

Le jour du banquet, chacun prit la place que son rang lui assignait, et Tête d’Ange s’assit, en dernier, à la place qu’on lui avait réservée, la plus éloignée du Roi.

Au cours du repas les serviteurs apportèrent des rince-doigts, mais n’en proposèrent pas à Jovan qui tira de sa poche le mouchoir tissé de fils d’or que le roi lui avait donné après le combat. Le geste du jeune homme ne passa pas inaperçu, car le Roi surveillait cet invité indésirable du coin de l’œil. Le souverain, profondément intrigué, ne put feindre d’ignorer plus longtemps l’ami  de sa fille, il lui adressa enfin la parole et le fit d’une voix puissante puisque son interlocuteur, conformément à son désir, se trouvait fort éloigné de lui :

— Où as-tu trouvé ce mouchoir ?

— Seigneur, c’est vous qui me l’avez fait apporter lorsque je me suis blessé lors du combat, répondit Tête d’Ange.

— Prétends-tu être ce héros qui nous a épargné une cuisante défaite ? s’exclama le Roi, incrédule.

Le jeune homme ne répondit pas, il se contenta  de se lever prestement, sortit de sa manche   un crin que personne ne vit et le jeta sur une bougie allumée. Un cheval ailé surgit immédiatement au milieu des convives interloqués. Tête d’Ange, tout en enfourchant l’animal, se défit de ses vieux habits et apparut plus splendide que jamais. Un murmure d’admiration s’éleva et gonfla comme une vague parmi l’assistance. Quand le calme revint, le jeune homme prit la parole :

— Seigneur, je suis votre humble serviteur, et votre dévoué fils, jamais je ne vous ai déshonoré. Vos seigneurs ne vous servent pas comme ils le prétendent, d’ailleurs ils portent mon sceau sur leurs cuisses. C’est moi qui les ai marqués lorsqu’ils ont pris, pour épargner leurs efforts, du lait de phacochère au lieu d’aller au bout de leur mission eux même, et de vous rapporter le remède dont vous aviez besoin.

Le Roi fit vérifier les dires de Jovan. Son gendre avait dit vrai, d’ailleurs le Roi reconnaissait maintenant le jeune homme qui par deux fois lui avait permis de retrouver la vue. Trois fois même, car le Roi prit conscience en son cœur, qu’une cécité mentale lui avait interdit d’imaginer un seul instant, que ce jeune homme, qui avait trouvé refuge dans le parc du château de la ville, puisse être le fils qu’il avait tant apprécié dans son domaine de la montagne et qu’il soit digne d’épouser sa fille. Les erreurs passées ne se rattrapent pas mais pour qu’elles soient pardonnées il suffit de changer d’attitude et de maintenir une ligne de conduite droite. Dans sa sagesse le Roi donna immédiatement une place d’honneur à son gendre. Les autres seigneurs, confus, durent se contenter de places moins enviables, qui peut-être ne correspondaient pas à leur rang mais étaient parfaitement adaptées à l’hypocrisie de leur esprit. Tête d’Ange, dont la valeur était maintenant reconnue dans tout le Royaume, put mener la vie à laquelle il se préparait depuis son plus jeune âge. Il n’oublia pas ses parents de sang.  Il les fit venir auprès de lui afin qu’ils mènent enfin une vie confortable. Dans le parc du château, à l’emplacement de sa cabane, il fit construire un pavillon où ses parents vécurent heureux jusqu’à la fin de leur vie. Le vieux Roi, quant à lui, avait choisi de rejoindre ses montagnes où, loin des intrigues de la cour qui le fatiguaient, il pouvait savourer de paisibles journées. Il ne se sentait plus isolé ni inquiet, son royaume était entre de bonnes mains et le couple princier venait souvent lui rendre visite, grâce au cheval ailé. Quand le vieux Roi mourut, Jovan lui succéda sur le trône. Je vous laisse imaginer ce que fut son règne…

Depuis, il existe quelque part une ville où chaque homme réussit à vivre heureux, exerçant le métier qui lui convient le mieux, consacrant du temps pour les amis et sa famille. Si un étranger parvient à pénétrer dans la citadelle il y est reçu comme un prince, l’accueil y est si chaleureux qu’il n’éprouve plus le besoin de partir. Toute  pensée de méfiance est ignorée des habitants, mais leur gentillesse jamais n’est trahie, car seul un être au cœur joyeux et bien intentionné peut traverser les brumes de l’ignorance et découvrir ce royaume merveilleux.

 

FIN

 Carmen Pennarun

 

 

Prince téméraire 7

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Quelques semaines s’écoulèrent, et le bruit se propagea dans le royaume que le roi souffrait d’un mal étrange qui affectait ses yeux. Il faut dire qu’à chaque fois qu’il passait devant la mansarde où vivait maintenant sa fille, il feignait de ne rien voir. Quand il croisait son enfant  dans les allées du parc ses yeux se brouillaient de larmes… et ces rencontres étaient inévitables, tant et si bien que le voile de tristesse devint de plus en plus opaque, il avait l’impression de s’enfoncer, au fil des jours, dans un tunnel à l’obscurité croissante. Il consulta les plus célèbres médecins, mais aucun d’eux ne put diagnostiquer le mal, ils lui prescrivirent des remèdes qui n’améliorèrent pas sa vision.  Arriva un curieux personnage que les médecins prirent pour un charlatan ; il affirma que le Roi n’était pas vraiment malade. Certes, il ne voyait plus mais sa cécité  n’était qu’une réaction due à sa sensibilité et elle répondait à son désir profond de ne plus voir certaines choses. Seul un aliment produit par un animal  innocent, vivant dans un coin de nature préservé pourrait lui rendre son aptitude à voir la réalité, le libérant ainsi du trouble qui perturbait son jugement. À sa connaissance seul le lait de gazelle avait ce pouvoir.

— Que les plus vaillants chevaliers aillent me chercher ce lait, dit l’infortuné roi qui ne savait plus à quel saint se vouer.  

En entendant les rumeurs qui annonçaient le départ imminent d’une délégation  de chevaliers, la princesse alla trouver son père.

— Permettez, Père que mon époux aille vous chercher ce lait !

— Comment ton misérable mari, choisi sans mon consentement,  pourrait-il prétendre venir à bout d’une telle tâche. Les jeunes gens bien nés m’ont prouvé leur fidélité à maintes reprises, ils me rapporteront le remède. Ton époux est un usurpateur ! Jamais je ne le chargerai d’une telle mission de confiance ! dit le Roi en détournant le visage pour ne pas risquer de croiser le regard de la Princesse.

— Père, je vous en prie, permettez à mon époux de prendre un cheval. Il est plein de ressources et d’imagination. Je crois en lui plus qu’en tout autre, et je souhaite votre guérison… Ignorez-moi aussi longtemps que vous le voulez, mais par pitié donnez-vous cette chance supplémentaire, Père !

— Soit, consentit le Roi, tu ne saurais me mentir, mais ne reste pas au château, ta place n’est plus ici, retourne dans ta mansarde.

On octroya à Jovan le plus mauvais cheval, de sorte qu’il dut partir bien avant les autres cavaliers. Il laissa sa monture trotter sur un petit rythme fatigué jusqu’au champ des batraciens, qui n’était autre qu’un grand marécage. Il longea les berges boueuses, mais l’animal glissa et finalement s’embourba dans l’eau malsaine…. il y entraîna son cavalier. Jovan s’évertua à tirer l’animal hors de l’eau, en vain. Quand les autres chevaliers arrivèrent sur les lieux, ils le découvrirent  enlisé jusqu‘aux genoux, soufflant et tirant essayant de toutes ses forces de dégager sa rossinante du pétrin dans lequel elle l’avait précipité. Ils eurent  envie de rires, mais ils étaient nobles, ils restèrent donc polis.

— Comment ? Toi aussi tu veux tenter ta chance et aider le roi. Bon courage l’ami !

Leur politesse n’était que de façade, s’ils avaient eu un tant soit peu de compassion ils auraient aidé Jovan à hisser son cheval sur la terre ferme.

— Pauvre bougre, pensaient-ils en leur for intérieur, te voilà dans un beau pétrin ! Quelle    aubaine pour nous, un rival de moins ! Et tant que tu y es, tu n’as qu’à y rester, la petite princesse est bien trop belle pour toi !

Dès que les cavaliers eurent dépassé la ligne d’horizon, Jovan sortit du marais, il tira de sa poche un poil de son cheval ailé, le brûla et son blanc coursier apparut aussitôt. À deux, ils parvinrent à sortir le canasson du bourbier, puis le jeune homme l’attacha à un arbre.

Jovan  ôta ses guenilles en toute hâte, il en fit un baluchon qu’il déposa auprès du vieux cheval, puis il sauta sur le dos de son fantastique destrier.

Quelques coups d’ailes et il se retrouva au Pays rouge et bleu des gazelles.

Il avait emporté  deux flacons de cristal ; il emplit le premier de lait de gazelle, le second de lait de phacochère.

Sur le chemin du retour il croisa les chevaliers qui ne reconnurent pas en ce jeune homme éblouissant le jardinier du Parc Royal.

— Où allez-vous messieurs ? leur cria-t-il en les apercevant.

— Nous allons chercher du lait de gazelle, c’est la potion qui guérira les yeux de notre roi, répondirent-ils. 

— Inutile d’aller plus loin, je peux vous procurer ce breuvage. J’en ai toujours sur moi.

— Quelle chance ! Dis- nous ton prix l’ami, nous te l’achetons. 

— Un prix ? Croyez vous que j’aie besoin d’argent ? Comme vous pouvez le constater l’or et l’argent ne me font pas défaut. Je vous donne ce flacon de lait de gazelle gratuitement. En échange de ce service, permettez que je vous marque la cuisse de mon sceau d’or. Ce sera discret et inoffensif. Vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Un poinçon d’or vaut mieux que les morsures des scorpions que vous ne manquerez pas de rencontrer sur votre chemin ! Ne craignez rien, je ne suis pas le Diable, dis le jeune homme en accompagnant ses paroles d’un sourire enjôleur. 

Les chevaliers hésitèrent, mais la durée du voyage qu’il leur restait à faire et la perspective de dangers  qu’ils n’étaient pas habitués à côtoyer leur fit juger insignifiant le fait d’avoir une marque d’or sur la cuisse. D’ailleurs ce tatouage pourrait même devenir signe de charme auprès d’une certaine princesse si l’un d’eux parvenait à l’épouser, avec le consentement du Roi.

— Soit, acquiesça le plus âgé des cavaliers qui avait remarqué que personne dans les parages ne les observait, et il découvrit sa cuisse.

Ainsi fut fait. Jovan marqua chaque chevalier de son sceau, puis il leur remit le flacon de lait de phacochère, gardant pour lui le lait de gazelle.

Les cavaliers firent demi tour.  Ils ne remarquèrent pas le cheval ailé quand celui-ci survola leur groupe.

Le jeune homme rejoignit l’haridelle que lui avait attribué le Roi, enfila ses vieux vêtements, et attendit que les cavaliers arrivent à son niveau.

Quand les chevaliers virent le jardinier dans la même fâcheuse posture qu’à l’aller, ils se  moquèrent de lui ouvertement, ne ménageant pas leurs sarcasmes. L’infortune rencontre rarement la pitié sur sa route ! Ah, les nobles personnages que voilà !

La joie des tristes Sires fut de courte durée. Tout comme la belle assurance qu’ils affichaient en passant les portes de la ville elle se dissipa quand ils comprirent qu’ils avaient été bernés. En effet, lorsqu’ils versèrent le lait dans les yeux du roi, celui-ci au lieu de ressentir le soulagement attendu, poussa un cri de douleur. Le lait de phacochère lui brûlait horriblement les yeux. Le guérisseur, accouru aux cris, considéra le flacon et décréta que la potion rapportée par les chevaliers ne pouvait  en aucun cas être du lait de gazelle.

Ce manquement à leur mission avait tout d’une trahison, et n’allait pas rehausser leur prestige, aux yeux du Roi, fût-il aveugle !

La princesse intervint une nouvelle fois auprès de son père, elle le pria d’accepter de tester le lait que son mari, qui venait d’arriver, lui avait rapporté.

— Que me racontes-tu là ? s’exclama le roi. Mes plus fidèles amis sont allés au bout du monde et n’ont pas trouvé de lait de gazelle, comment veux-tu que ton mari, qui n’a réussi qu’à s’embourber au champ des batraciens, d’après ce qu’on m’a rapporté, puisse être en  possession de mon remède ?

 Vous pouvez toujours essayer, père, insista la jeune femme. Que risquez-vous ?

— Ah fille entêtée, apporte-moi ce lait !  Je doute qu’il me soigne… nous verrons bien ce qui arrivera.

La princesse sortit de sa poche le précieux flacon, le réchauffa dans ses mains avant de faire couler quelques gouttes dans chacun des yeux souffrants de son père. En dépit de ses doutes le roi recouvrit la vue.

— Ma fille, tu es mon ange gardien, s’écria le Roi, tu m’as rendu la vue ! Je ne saurais supporter plus longtemps de te voir vivre dans une cabane. Retourne dans tes appartements,  avec ton mari, mais arrange-toi pour que jamais il ne paraisse devant moi !

Carmen P.

À suivre….