
Au coeur de l’instant



L’inertie
était son ennemie
pourtant les objets
dans son mental s’animaient
d’un glissement imperceptible
d’une légère lévitation
Elle aurait pu manipuler le verbe
utiliser le rythme, s’ouvrir à la musique
elle a choisi le huitième art, la photographie
Elle ordonnait son énergie kinésique
sur des tableaux dont elle était le modèle
chaque construction était une tentative
de réunification, un réajustement de son corps
à la conscience morcelée. L’harmonisation était
le but du jeu – sa quête perpétuelle.
.
C.P.
photographie : Francesca Woodman

Les nymphes ont disparu – gardiennes du temple
où s’adossait leur patience, elles ont quitté les lieux
Lentement, avec elles, se sont dissous les augures
une naissance inversée, l’espérance déracinée,
par les talons offerte à l’érosion d’une fontaine
La vie esquive son cours face aux colonnes nues
qui dressent leurs symboles phalliques, la Terre
bascule et verse à la mémoire des Castalides
la promesse d’une éclosion :
le nombril du monde
percera le silence
.
Carmen P.
photographie : Francesca Woodman

Femme caméléon,
elle essaie de soustraire son art aux lois de la physique.
Insoumise,
elle disparaît en elle-même quand elle ne s’éclipse pas du cliché d’un pas chassé.
Elle passe par ici. Elle repasse par là.
Jamais la même mais toujours présente, aucun regard ne parvient
à l’identifier vraiment.
Illusionniste,
elle crée des papillons qu’elle épingle aussitôt
comme autant d’âmes sororales qui s’échappent par des marges – inexistantes.
Cherchez-la, vous ne la trouverez pas !
Elle est toujours ailleurs car elle ne sait pas où vous fixer.
L’espace est une scène où les acteurs n’ont aucune marque.
De leurs textes ils ne brandissent que des graphies grignotées.
De leur présence on ne saisit que l’énigme.
La pensée, tel un tsunami, a balayé les planches avant qu’on ne soit installé.
La dispersion brouille toute lisibilité, mais c’est de ce trouble
que surgit l’évidence quand la patience s’en mêle.
La conscience au sein de chaque cellule, elle vit une existence cosmique
qu’elle tente de retracer en certains lieux délabrés
où le temps s’est abîmé.
Elle s’imagine entière mais elle se pulvérise à chaque tentative,
elle se dissémine en une multitude d’objets et demeure disloquée.
La profondeur du cliché naît de cet effet « poupées russes », où le message
ne se découvre qu’avec application, pour peu qu’on sache « déboîter » son regard.
.
Carmen P.
Photographie : Francesca Woodman

L’auto-louange je la tatoue
sur le pic de ma conscience
T’as tout ange au ciel-regard
qu’un iris suffit à te concilier
Ainsi s’honore la tristesse à la source
en frissons amplifiés par la tendresse
La peau absorbe la pluie de la colère
au bavard de l’instant échappé du chaos
Elle offre un sein au lait de l’émotion
avant que la parole ne désespère !
*
Grande est la solitude devant la neige
qui sur l’écran de nos vies, grésille.
Pourquoi accorder tant d’importance
aux images puisées en ondes troubles ?
Le vide à l’intérieur de nos consciences
appelle dès le chant du coq : rouge
l’énergie et la joie sous le manteau
enfin retourné de nos attentes.
C’est l’instant guetté par l’ami fidèle
qui jamais ne quitte notre ombre.
*
Les grands absents
apparaissent
au détour d’images
oniriques
ils sont fort affairés
et me remarquent à peine
Sans doute
le contour de ma mémoire
les retient-il prisonniers !
Ainsi vivent nos présents
quand leur silence en tâches
me renvoie à mes propres solitudes
Que Poésie n’enrobe pas
ma conscience toute entière,
entre concentration et ramification
que navigue son euphonie
du dedans au dehors, à tous moments
L’œil extérieur accorde au monde
les couleurs de sa connaissance intérieure
et son champ ratisse – large – au tapage du coeur
.
Carmen P.
illustration : Lionel Bulmer

Tout se passe comme si quelque part en moi je connaissais Lucas.
Prononcer ce prénom revient à tirer sur une ficelle. Un fil rouge découd alors des souvenirs inexistants. Ils sont les fruits d’une mémoire fantôme.
Cela me dépasse. Le prénom Lucas vient moins suggérer une présence que dire par le biais du cœur tous les rêves avortés d’un ancêtre dont je serais, bien malgré moi, l’héritière.
Je note sous la dictée de cet imposteur un testament qui devient message adressé à un jeune homme animé d’une fougue identique à celle qui a conduit mon hôte à la mort.
Je murmure Lucas et je pense peinture.
Je m’emmêle dans ces liens qui ne me concernent pas, mais ai-je la liberté de dire non à cet appel, à ce cri venu du profond de l’être et qui retourne ma propre terre à la recherche de ce qui ne peut plus souffrir l’enfouissement ?
Il me semble avoir passé ma vie à refuser de répondre à ces appels incessants dont je ne pouvais déterminer l’origine. J’étais ici pour avoir les pieds sur terre et cela nécessitait une lutte farouche contre l’invisible qui ne cessait de m’interpeller.
Alors auteur, accepteras-tu de prêter ta plume à des personnages fictifs ?
Mais qui suis-je pour donner de la voix à des personnages imaginaires, pour accueillir leur mémoire privée de corps, alors que la mémoire de ma mère se dissipe dans la brume et qu’aucune corne (de brume) ne pourra jamais la ramener vers les siens ?
Alors, le roman attend, et je consens à l’écriture de quelques poèmes qui, le plus souvent, n’ont ni queue ni tête, ni souvenir ni avenir. Ces constructions ne sont que missives tronquées.
*
Excusez-moi
je cours
avant que tout ne s’efface
derrière moi
je vole
le bruissement
de mes jupes dissipe
la formation des cristaux
attachés à ma mémoire
La vitesse déroule
l’estime vrillée autour
de son propre cordon
Elle exhorte le soi
à l’annulation de son programme
d’ensablement consenti
en heures trop lentes
Je libère les aiguilles
et je m’accorde au rythme de la vie qui file
autour de nous – c’est hallucinant
en nous – elle s’octroie le vieillissement
L’heure de l’amour s’éternise
jour après jour, elle ajuste
à la perfection notre trajectoire
sur l’amplitude de notre instinct
de vie. Le cadran universel
voit ses étoiles fuyantes
et les agence dans son cosmos
L’espace est une demeure
qui n’ignore aucune existence
*
Les fleurs n’inventent pas d’histoire. Soumises aux lois de la nature, elle se contentent de s’épanouir, puis elles rendent à la vie la grâce d’avoir été.
*
C’est maintenant et c’est jamais !
Nous n’acceptons pas l’idée d’un jamais, alors nous revivons toujours les mêmes films, jusqu’au jour où nous brisons le noir de notre chambre hantée. Les fantômes de nos appréhensions renaissent des fissures. Depuis notre for intérieur se tisse la lumière, elle déploie notre toile de vie. Cet espace ouvre la présence au toujours, à partir de l’instant même où nous l’autorisons.
*
Rien n’est insignifiant. Nos erreurs sont des tentatives avortées, elles ébauchent notre carte de vie, modèlent nos pensées jusqu’au point de sincérité où notre conscience unie à celle de l’Univers la valide. L’homme doit imaginer son terrain avant de s’épanouir et il ne le trouve que dans la confiance, intérieure. Pour la fleur les choses sont plus simples, le terrain lui est donné.
*
J’aimerais être une fleur de trèfle. À quatre feuilles. Ma mère les trouvait si facilement !

J’ôte une robe
que milliers d’aiguilles
bâtissent
Le geste mesure
la distance de précaution
entre ma peau et le tissu
Les mêmes gestes
accompagnent la Poésie
chacune de ses images
m’allège d’une épaisseur
tout en scarifiant mon âme
au passage
Le poème pourtant
je le pense comme flocon
de dentelle que j’aimerais poser
sur une cape de mousseline
et derrière mon dos
(en l’aidant d’une légère secousse)
lui accorder l’envol
afin qu’il suive la fée Clochette
jusqu’au Pays des enfants perdus
.
C.P.
illustration : Sonja Hinrichsen

J’ignore les fantômes
mais je connais l’ange
qui derrière moi me pousse
*
Dites-moi
mots pétrifiés
ce goût de sel
si naturel
que fond de gorge
ressent dans ce vide
de bulles joyeuses
comme un aber
avide d’eau
ce goût de sel
ne se désagrégera-t-il pas
comme un iceberg
rompu par la chaleur
des émotions
trop humaines
*
Toi ma Terre
fais-toi discrète
je t’en supplie
En ce monde
où rien ne dure
on peut souffrir
longtemps seul
avant qu’une vague
d’espérance ne lève
notre dépendance
J’ai rejeté de mon âme
tout attachement
aux épreuves
je ne m’y balance
pas obstinément
Mon coeur, montre-toi
docile et mon visage
souris, confiant !
Vie, redresse-moi !
J’accepte que tu tiennes
mes ailes en laisse
Je ressens ce point d’attache
cette pression m’est douce
et libère mon souffle
À pleines branches, le vent !
.
C.P.
illustration : Francesca Woodman

du sable ô la fluence
tandis que limpide
le ciel couve la dune
quel sublime artiste
donne la note
avant que notre coeur
le suive et fasse ouvrage
*
l’une de dos
assise
l’autre de face
debout
tendent – invisible
un miroir
où le bleu s’épanche
en dégradés
rompus par la verticalité
des muses
dévolue
à la pleine nature
une place t’attend
poète
prends ton temps
tu n’es que reflet
fondu dans l’azur
un brin de tonalité
*
Le décor se construit
au rythme des passages
densification de matière
rajout de présence
ainsi avance la Vie
aux pas de l’âne
récalcitrant
à la cadence
décalée
*
J’ai pris la pluie
en foulant les bogues
des chemins creux
Au retour, les cimes
des érables ensoleillaient
le parc, tandis que double
l’arc en ciel par-dessus
le jardin s’accordait à la pose
J’ai pris la liberté
en piochant des couleurs
aussi loin que paisibles
.
Carmen P.
illustration : Thomas Wilmer Dewing

Vivre la présence pénétrée par l’instant
sans rigidité, sans précipitation
au rythme lent
d’une éclosion perpétuelle
Savourer l’osmose entre le corps
et le paysage – sa déliquescence
Entendre sa propre voix
éclaircie de silences
se mêler au chant
de la nature, en transe
volupté, qu’un ondoiement
de serpent ou d’anguille
viendra troubler à l’improviste
signant la perte définitive du droit
d’oisiveté au jardin de Pomone
Une amibe s’anime
sous l’ombre du phénix
elle est le cri
elle est l’envol
que sa condition parasite
L’ennui reconnaît
les modulations d’une langue
qui s’invente au cœur de la cellule
L’affinement de la sensibilité
ébruite la souffrance face à l’inatteignable
attise l’impatience devant l’imperceptible
mouvement qui ne cesse de se languir
derrière l’immobilisme apparent
Le geste semble arrêté
la pensée lobotomisée
la parole murée
la féminité voilée
la croissance contrariée
l’univers condamné
quand la mainmise de la réalité
nous rend sourds aux révélations
du corps de lumière qui nous étoffe
Au moment précis où la situation
devient insoutenable , bloque l’action
nous réalisons combien les apparences
nous ôtent la liberté qu’une simple
amibe approche
.
Carmen P.