Jour ordinaire

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au pied du calvaire
la mémoire d’une mère en miettes

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le cerisier foudroyé
augure pluie de pétales

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Il ne désespère de rien
l’homme qui a porté sa charge de vie

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avant les giboulées
la présence des enfants autour du père

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oubliées les erreurs
les saisons confirment l’amour

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face au juge
l’arbre familial affermit ses racines

.
le jour retranche
ce qu’il donne d’éternité aux saisons

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Carmen P.

Bleu, terre et ciel.

Dans le noir et blanc de la vie, écrire perce une ouverture, par cette déchirure s’immisce le bleu…
quand j’écris, les mots filent, se diffusent, dans l’océan des pensées non stratifiées.
Qu’ils gardent leur énergie première, sans l’ombilic d’une reliance.
Leur nature affranchie du moi s’aime à merveille !

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Quand les derniers éclats
de nos désirs s’effacent
nous soulevant à bout de rêve
l’aurore nous affrète
la prouesse d’une île
qu’un zeste d’amour déplace

.

le bleu était d’enfance
quand la mer était grande
et la pluie, pétillante

l’ange était fraternel
dans tous nos jeux de marelle
sautillant jusqu’au ciel

et les épis d’or des gerbes
préparaient l’abondance
à nos espérances, en herbe

.

Écrire aime à tristesse
Écrire, rive où se l’amantent
tous ces mots qui brouillonnent
les uns à la fuite des autres. Oh, sens !

Les « peau-èmes » graminent , sauvages,
tout se concentre en beauté
et l’envie d’en rire
caresse d’une aile hésitante
l’or des champs
qui toujours sera doux blé
au goût de terre
écumant de revenir.

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Dès que je bouge, le chat se lève, feignant la synchronicité.
On le croit occupé à quelques frasques, mais non, il nous colle aux basques.
Quand notre regard en retour l’interroge, il minaude d’un air candide.
C’est la vie qui ronronne à mailles serrées, en sa présence,
la solitude devient chimère aussi furtive qu’une souris dont il fait son affaire.

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le ciel, sévère
et l’âne
sa douceur légendaire

à quelqu’ami
de passage, au pré
faut-il que je braie
ma détresse, cithare

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J’ai ouvert la cage au ciel
et les oiseaux viennent s’y baigner
puis ils repartent vers d’autres jardins
où roses s’épanouissent les pensées
quand poussent des ailes aux mots passe-muraille.

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Carmen P.
illustration Ansel Adams

Tigres de paille

Ces textes, regroupés ici, ne sont pas gais. Ils parlent de vie, pourtant.
Promis, les suivants, déjà écrits, seront plus légers !

I
rêve

J’allais par les méandres
de mon esprit endormi
partir pour un voyage
avec tous mes enfants
et même avec la « petite »
qui n’est pas encore née.
Par cette nuit de neige
je ne l’avais pas habillée
et ma mère me prodiguait
des conseils pour sa sécurité.
.
Elle était là, ma mère
debout, lucide, et jeune…
Oubliée la chaise roulante !
.
Le rêve est la maladie de mémoire
des jours qu’Alzheimer déforme.
Ainsi, aux petits pas des nuits
et des jours qui se suivent
se recrée l’équilibre d’une vie
digne de ton nom, maman,
et je dirai à ta famille
et même à l’enfant
qu’un ventre maternel cocoone,
là-bas, loin de nous seuls,
combien tu fus, pour nous tous,
une mère attentive et aimante.

II
Bernadette

Quand il faut nourrir sa mère comme une enfant,
l’entendre pleurer et appeler sa maman,
on voudrait pouvoir restaurer ses cellules,
dissoudre les chagrins, les peurs cristallisés.
Mais cela ne se peut car un « aimant » plus fort
s’est emparé d’une âme – en passant par le corps,
et toutes les déchéances ici-bas
ne sont que pénible ascension
vers une vie redoutée qu’on ignore.
Les acteurs, dans les coulisses,
tremblent derrière cette tragédie
minutieusement orchestrée
elle défie leur entendement

l’horloge compte des secondes d’éternité douloureuses.

III
Madeleine

« La vieillesse, c’est l’hiver pour les ignorants et le temps des moissons pour les sages », nous dit un proverbe.
La vieille femme s’agite dans son sommeil. De ce lit sécurisé, où il ne lui est même plus possible d’atteindre le téléphone, elle songe à joindre son fils aîné, afin de lui dire qu’elle n’est pas bien, ici ! Ses pensées transpercent le plafond, lévitent au-dessus de la ville, évitent la rocade, survolent les champs et atteignent le sommeil de sa belle-fille.
Message transmis.
Sa belle-fille réveille son mari, et lui annonce : « Ta mère souhaite te parler ! »
Par discrétion, elle a oublié de demander à sa belle-mère ce qu’elle voulait dire à son fils. Le message est donc incomplet. Vraiment, il lui faudra apprendre à poser les bonnes questions, en rêve, afin de devenir une messagère efficace !
Pour en revenir au proverbe, la moisson ne peut plus – dans la réalité de l’existence terrestre – se faire dans la vieillesse. La moisson est de tous les jours, elle accompagne la vie. Aujourd’hui on glane ce qu’on a semé hier. On s’active tant que le corps le permet. Il en faut de l’énergie pour moissonner, autant que pour labourer, à moins de recruter des saisonniers (mais là, est un autre sujet).
En plein champ, au sommet d’une meule de paille, la vieille femme serait reine, laissant à d’autres le labeur, à elle la perception de cette scène de vie agricole…. Mais ici, dans cet Ehpad, elle est tigre de paille et rugit son impuissance.

IV
Joseph

Il a pris son lit et l’a mis dans le salon.
Après soixante ans de nuits communes
il ne dormira plus jamais avec sa femme.
Les cris, les pleurs, les paroles décousues
ne lui apportent que souffrance, et rajoutent
de la confusion dans cette maison que la vie
déserte, laissant le champ libre à la déraison.
Les délires de l’une, après l’insomnie, jettent
l’autre, épuisé, si l’engourdissement le gagne,
dans les catacombes des cauchemars d’où
il ne sort que pour sombrer dans la folie
d’un jour qui a tout d’une jungle…

V
sursaut

Elle avait donné, et son corps vieillissant tentait de reprendre, à rebours du temps,
toutes les bénédictions accordées par le simple fait qu’elle leur ait donné la vie.
N’était-elle pas source ?
L’eau lui était redevable des poissons qu’elle se devait de ferrer avant de partir.

VI
espérance

On peut saisir, par temps d’amertume, le reflet d’un ange dans une flaque de pétrole…
Malgré le noir venu mazouter les œuvres blanches que le temps dégrade,
surgit, inespéré, un liseré chahuté par une vague improbable.
Il vient déposer son offrande de lumière aux pieds du vagabond de l’âme.

Carmen P.

L’impact du tournesol

Il se berce en mon coeur
un semblant de bonheur
que seul l’amour stabilise
quand l’étreinte devient triste

*

Lorsque tout devient gris, j’imagine l’impact magnifique d’une fleur de tournesol se détachant dans un ciel d’été. Le monde est bleu, pareil aux yeux de l’enfance qui lavent les plaies de la Terre. Le monde est rond comme tout ce qui ne retient de la vie que ce qui roule…

*

Toutes ces conditions misérables
n’empêchent pas l’explosion de la vie…

Elle s’est pourtant aventurée ici,
se perchant au plus haut du sanctuaire,
puis elle s’est envolée ailleurs
– déchiré, le voile de nos utopies !

On savoure l’euphonie de quelques instants
quand tout s’imbrique harmonieusement
et puis, surviennent la cacophonie, les tourments,
tant intérieurs qu’extérieurs… la moindre vibration
nous arrache des cris de supplicié.
Est-ce la vie qui nous trahit
ou est-ce nous, qui ne nous aimons pas ?
Pas assez pour croire au pouvoir
de jaillissement de la joie, qui un temps,
ne nous est plus perceptible.

C’est la vie qui nous transperce
laissons le champ libre, à l’envie,
à partir des pentes de notre solitude
qui invente ses sentiers d’existence
et croise des solitudes parallèles
dans une réel aux géométries
fantasmagoriques
en recomposition
permanente.

*

On peut saisir, par temps de solitude, le reflet d’un ange dans une flaque de pétrole… Malgré le noir venu mazouter les oeuvres blanches que le temps dégrade, surgit, quelquefois, un liseré chahuté par une vague improbable. Il vient déposer son offrande de lumière aux pieds du vagabond de l’âme.

*

Le désir est noble qui fait descendre les étoiles sur Terre.
Le désir s’égare lorsqu’il substitue des montagnes d’acquis à la plénitude.
Seul l’Amour transforme le vide intérieur en jardin d’Eden
pour peu qu’on lui accorde droit de passage, sans qu’on le retienne,
et il coulera, irriguant l’enclave du cœur, jusqu’au chant, libre.
Le diapason du corps laisse percevoir une vibration
à l’angle aigu de la douleur qui se laisse En tendre.

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Carmen P.
Peinture, Emil Nolde

Appeau matutinal

La maison garde, de jour comme de nuit,
les volets clos sur sa bouche muette.

Avec peine, un bégaiement édenté
remplace le chant de l’oiseau déprimé.

Cet escalier meurtrier grince sous les pas
du fantôme redevenu maître des lieux.

Du grenier il descend faire sa ronde
et compte les urnes qui s’alignent.

Seules, des envolées de mots imprégnés
de rosée sauraient désaccorder l’édifice
de défiance que les années apposent
redonnant au silence la sonorité
d’une nativité annoncée.

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Carmen P.
illustration : Béatriz Martin Vida

Nouvel an

La tempête du 1er janvier
convoque ses rafales
depuis ma Terre, la Bretagne.
Elle pourchasse tous les galions
accostés au ciel de la vieille année.
Nous n’en pouvions plus de ces nuages,
qu’ils brisent leurs mâts
et que leurs coques désarmées
flottent au rythme de la plaisance !
Souffle le vent sur les landes adamantes
sous la lumière – occultée – d’une Lune bohème (mienne).
Les épaves d’hier s’égouttent nonchalantes
tandis que les muses, noctambules,
parent de givre l’herbe du jardin.
La tempête qui est mienne
— elle s’appelle Carmen —
dérobe à l’automne ses derniers naufrages.
Rien ne résiste à son emportement.
Elle contraint Janus à courir vers l’avant
s’accrochant à ses jupes cardées par la fougue
insubmersible du renouveau.

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Carmen P.
illustration : Gaya et sa fille, Peter Van Straaten

Paysages de Noël

Ce n’est pas encore la fête
mais il y a comme un goût de miel
de vin chaud et d’épice accroché aux branches
de l’arbre Noël sous lequel seuls les peluches patientent.
La ville est une ruche où se piquent les envies aux pinçons de l’hiver.

*

La patience est une graine
qui ne croît que si on la sème
en terre intermédiaire
à la lisière de l’être intime.
Sur champ de neige
elle se déploie, sereine,
et le vent en lève quelques bribes
quand le mental las de haute voltige
souhaite poser un sourire sur le monde.

*

Un peu de rêve.
La légèreté signant la grâce des espèces ailées,
suivons-les dans leur élément, l’air qui embrasse tout,
et laissons vibrer dans notre espace intime
la fibre joyeuse, elle sous-tend l’âme liberté.

*

Avec ton manteau vert
ton étreinte née de la mer
mon coeur tient en ce baiser
et mon corps danse sur un pied
tandis que vagues se brisent
aux côtes des Hespérides.

Carmen P.
Photo Georges Elbert Burr, « Winter morning »

Le Musée des Merveilles

Non, ceci n’est pas une critique de film (même si le film de Todd Haynes est remarquable).
Je vais vous parler de Vie et de certaines synchronicités qui n’ont rien de fortuit, mais qu’il m’arrive de provoquer,
pour être plus près de ceux que j’aime. Tout ce qui apporte du bonheur, même de façon détournée, est cadeau qu’il suffit de s’accorder.

*
.
Dans New York, l’effervescente, tout illuminée pour les Fêtes de fin d’année, un enfant parmi la foule
ne lâche pas les mains de ses parents. La vie le promène entre frénésie et sécurité,
entre proximité d’amour et éloignement, entre tendres hugs entrecoupés d’ immenses séparations.
De l’autre côté, sa grand-mère prépare une crèche que l’enfant ne verra pas.
L’installation n’interrogera que les chats, huit regards félins prêts à organiser
le rapt d’un agneau, si ce n’est l’enlèvement de l’enfant Jésus. Ni l’un, ni l’autre,
ne s’en offusquera, la vie est faite de telles mésaventures, de risques,
qu’une mise au placard, ou l’oubli au grenier, durant une année supplémentaire,
n’aurait pas atténué ; refuser de participer à l’esprit de la fête est le plus sûr moyen
d’en écarter les joies présentes et futures.
Ses parents avaient annoncé un voyage, alors l’enfant se demandait s’il allait
revoir Ernest, le copain rencontré à Prague au mois de mai . Ernest et sa guitare !
Ses parents avaient annoncé un voyage, alors l’enfant se demandait s’il allait revoir son papy,
ce drôle de monsieur moustachu qui avait monté un circuit impressionnant dans son jardin. Papy et le train Playmobil.
Un train que l’enfant était parvenu à faire rouler. I did it! s’exclamait-il, à chaque passage de la locomotive.
Pendant que le petit-fils garde son attention en éveil dans la ville qui ne dort jamais, les grand parents décident de voir des images de New York et de visiter, eux aussi, le Musée d’Histoire Naturelle, en allant au cinéma où passe « Le Musée des merveilles ».
Ils s’offrent une plongée cinématographique dans NYC de 1927 et celui de 1977.
Il faut parfois de l’imagination pour que des personnes séparées dans l’espace se retrouvent !
Il en a fallu, aussi, pour imaginer l’histoire des enfants du film, Rose et Ben, qui eux, étaient séparés par le temps.
Lâcher prise et retrouver une âme d’enfant, se laisser happer par le fantastique, ne rien trouver puéril…. accueillir l’inévitable
et les coïncidences, qui ne sont pas des hasards mais qui, au contraire, tout en faisant fi de l’espace et du temps, rapprochent les bords
quand la vie se refuse à n’être que déchirure.

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Carmen P.

Seule

La peur
est une fleur de solitude
qui se flétrit quand la subjugue
l’eau de l’abondance.

Ô, telle est la loi sur Terre
et même la peur y croît – exponentielle.

Fragile, elle courbe l’échine
et le long de sa tige monte
un long cri, inaudible
jusqu’à son cœur
qui est sa tête
sensuelle
couronnée
de pétales
en rien protégée
des injures du vent
des coups de grêlons
– découdre le sort au fil
du temps auquel elle n’offre
que soie de patience végétale.

Personne ne prête l’oreille quand hurlent les violettes.
Seul leur parfum manifeste la délicatesse d’une présence.

Petite plante, esseulée, se croyait livrée au néant,
privée d’abri, coupée de ses liens de complicité,
méjugée du monde. Pourtant, même une violette,
prenant motte, peut resplendir sans pareil !

L’avez-vous déjà vue portée dignement par la paume de la terre ?

L’avez-vous vue, petit fétu coloré, dans l’œil de lumière de la vie ?

Pas l’orbe d’un doute, sous l’apparent effeuillage que la solitude oblige,
au bord des rapides qui tranchent la fluidité du groupe,
toute création émanant de ce rien qui nous entoure
est un plein de présence qui ne prend sens
qu’à partir de sa propre essence.

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Carmen P.
illustration : Sandra Bierman

Chez nous, l’espace d’une maison…

L’important n’est pas la maison où nous vivons. Mais où, chez nous, la maison vit…
(Mia Couto)

« J’habite une maison, à moins que ce ne soit un rêve.
Se peut-il que j’habite ce rêve, de toute éternité…
… mon être se réduirait en un désir de racine se rêvant chair, une soif d’eau s’imaginant pierre, souffrant de gestation jusqu’à épuisement d’imagination ?
Y a-t-il en moi, un lieu, capable de créer la sécurité.
Un lieu assez vaste pour que s’en « sous viennent » ceux que j’aime ? »
Ainsi la femme interroge l’espace face au mur qu’elle ne voit pas.
Effacée la maison où elle se laissait mourir, elle doit repenser un semblant de vie dans la lenteur de cette croisière imposée en établissement d’hébergement.
Tout appelle nuages dans un ciel qui ne peut concevoir le bleu.
Et les nuages s’effilochent en éternité d’instants.
Finalement, les hommes sont aussi de lents naufrages alors qu’ils se croient insubmersibles.
Elle en est la preuve. Mais elle n’a pas dit son dernier mot. Et tant que souffle le permet, les mots peuvent disperser, encore, quelques gros nuages.

Rétablir le calme en soi !

« le lac reflète un paysage
que j’élève à hauteur de cœur »

Comme la surface du lac, sans perdre une goutte de sérénité, peut s’élever jusqu’au coeur, (nous pourrions même la porter plus haut, jusqu’à notre bouche, et nous en désaltérer), la maison qui abrite les nôtres dans l’espace du coeur effectue parfois une migration vers notre esprit. Là, l’édifice d’amour menace de se fissurer…. laissons toutes ces pensées descendre jusqu’au bord de nos lèvres et buvons leur amertume avant qu’elle ne s’échappe en mots et qu’elle inonde les rues désertes des souvenirs où attend toujours un enfant étonné de son propre égarement.

Laissons à l’enfant le soin de porter, avec grâce, un canari d’eau filtrée par amour, sur la tête. Il en abreuvera la descendance.

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Carmen P.
(illustration de Lev Kaplan)